Albin Michel

Lontano

Jean-Christophe Grangé

Découvrez les 17 premiers chapitres de Lontano,
le premier tome des aventures de la famille Morvan.

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Un démon du passé revient pour entrainer la famille
Morvan dans une spirale de violence et de haine.

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SOLEIL BLANC, POUSSIÈRE ROUGE.
Une chapelle ardente à plus de quarante degrés.
Chaque homme politique, officier, notable et autre chef d’entreprise s’avançait, se recueillait quelques secondes puis repartait du même pas martial, aveuglé par la lumière de midi et le crépitement des flashs. Derrière, maîtrisés par des soldats des FARDC, les représentants du peuple, plus ou moins bien fagotés, agitaient des petits drapeaux plastifiés à l’effigie du mort.
Erwan Morvan se demandait ce qu’il foutait là. Il n’avait rien à voir avec le Congo, bien qu’il y soit né. Rentré en France à l’âge de deux ans, il n’en gardait aucun souvenir. Son père, Grégoire, avait tenu à l’emmener aux funérailles du général Philippe Sese Nseko, un « vieil ami » de Lubumbashi, capitale de la province du Katanga. Il avait accepté. Par docilité, et aussi par une étrange curiosité…
Placés dans le deuxième groupe, celui des Blancs, les Morvan père et fils attendaient leur tour. Le dais qui abritait le cercueil rappelait, avec ses fleurs et ses drapés pourpres, la loge d’une diva. Un portrait de Nseko, encadré de dorures, surplombait la bière recouverte du drapeau de la République démocratique du Congo – fond turquoise barré d’une diagonale rouge et jaune et frappé d’une étoile, jaune également.

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Les croque-morts et les membres de la fanfare étaient vêtus d’une livrée vermillon. La classe.
Pourtant, en y regardant de plus près, on découvrait des failles. Couverts de poussière, les uniformes étaient mal cousus. Le chapiteau monté de travers. L’orchestre jouait faux, chaque phrase musicale finissant dans un couinement de pet. Les cymbales n’étaient que des couvercles de bassine.
Le pire de tout, c’était la chaleur. Elle brûlait la moindre molécule de vie, la faisant grésiller comme un lardon au fond d’une poêle.
Erwan desserra sa cravate. Chemise soudée à la peau. Goût de terre dans la gorge. Taches mauves sous les paupières. Pour la première fois de sa vie, il redoutait de tomber dans les pommes.
À ses côtés, Grégoire, un mètre quatre-vingt-dix, cent vingt kilos, sanglé dans son costume sur mesure Ermenegildo Zegna, paraissait immunisé contre la fournaise. Sa couronne mortuaire sous le bras, il serrait des mains, décochait des sourires, retenait des larmes, jouait son numéro sans l’ombre d’un malaise.
Erwan l’observait en action : son père avait une tête de marin breton, rougie aux embruns et taillée au couteau à filets. Des traits de buffle et un nez grec. Une touffe de cheveux crépus et gris lui cernait le crâne comme une boule d’acier galvanisé. En réalité, Erwan lui ressemblait dans une version moins colossale – et moins féroce.
– Ali Bongo, le fils d’Omar, murmura Grégoire alors qu’un petit homme s’approchait du cercueil.
Erwan n’y connaissait rien en politique africaine mais il savait au moins ça : Omar Bongo, président du Gabon pendant plus de quarante ans, avait été un des plus redoutables chefs d’État africains et un « ami indéfectible » de la France, irriguant l’Hexagone de pétrole. Son fils Ali avait repris le flambeau.
– Derrière, c’est Moïse Katumbi Chapwe, le gouverneur du Katanga…
Erwan trouvait qu’ils avaient tous la même tête, heureusement celui-là était métis et portait un stetson de Texan.

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D’après ce qu’on lui avait raconté, Katumbi était une figure locale. Millionnaire, philanthrope, président d’un club de foot, il était un des hommes les plus populaires du gouvernement Kabila.
– Richard Muyej, le ministre de l’Intérieur de la RDC. Très dangereux.
La veille, au dîner, Grégoire Morvan s’était lancé dans une histoire récente du pays. Erwan n’y avait pas compris grand-chose mais il avait retenu quelques faits. Après le génocide du Rwanda, les Tutsis avaient poursuivi les milices hutues jusqu’au Congo. Ils en avaient profité pour chasser Mobutu du pouvoir et bombarder Laurent-Désiré Kabila président, lequel s’était empressé de se retourner contre ses alliés, déclenchant une deuxième guerre du Congo entre armée régulière, militaires tutsis, réfugiés hutus, milices rebelles, Casques bleus… En 2001, Kabila s’était fait assassiner et son fils Joseph lui avait aussitôt succédé. Dix ans plus tard, la guerre continuait toujours à l’est et la RDC était le dernier pays au classement de l’indice du développement humain des Nations unies. La pire terre où voir le jour…
– Lui, c’est…
Erwan n’écoutait plus. Depuis son arrivée, il ressentait. Odeurs, couleurs, chaleur. Ils avaient atterri à Kinshasa la veille, à cinq heures du matin. En descendant de l’avion, il avait découvert les tons de plomb fondu et les odeurs de décomposition de l’aube.
Le temps d’atteindre la capitale par l’« autoroute » (une simple piste), le soleil s’était levé. L’atmosphère était d’un coup devenue d’une sécheresse absolue, charriant des relents de brique et d’essence mal raffinée. Jadis surnommée la Belle, Kinshasa ressemblait aujourd’hui à une gigantesque poubelle renversée, où grouillait une fourmilière de têtes noires et de boubous de couleur vive.
À l’hôtel, Erwan s’était rué dans sa chambre, avait réglé la climatisation au maximum de fraîcheur et pris une douche. Après quelques heures de répit, retour dans la friteuse : apéritif et déjeuner au bord de la piscine avec son père. Ensuite, nouveau départ pour un vol domestique. Sur la route de l’aéroport, la pluie avait commencé.

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La poussière s’était muée en fange, les couleurs s’étaient diluées en un fleuve pourpre inondant les rues, ruisselant des toits, éclaboussant les murs. « La saison des pluies est en avance », avait dit Morvan sur le ton du médecin qui diagnostique un cancer.
Quatre heures plus tard, Lubumbashi, la « capitale du cuivre », les avait accueillis sous la même pluie battante. Erwan avait l’impression de flotter dans le liquide amniotique du monde. Son père, sans ironie, avait alors clamé en lui frappant l’épaule : « Le berceau de notre famille, mon gars ! » La formule sonnait bizarre : d’ordinaire, Morvan se flattait plutôt d’appartenir à une lignée d’aristocrates bretons, les Morvan-Coätquen. Une fois à l’hôtel, le cycle avait repris : apéritif, dîner, piscine. La soirée avait été consacrée à Sese Nseko, le regretté défunt. L’homme dirigeait Coltano, groupe minier fondé par Morvan lui-même.
Erwan laissait filer. Il entendait les moustiques griller sur les néons alors que la nuit bruissait de cris inquiétants. La piscine rétroéclairée était maculée de feuilles mortes et de sangsues. Il avait déjà compris que la vie des Blancs, en Afrique, s’apparentait à celle des crapauds, coassant autour du point d’eau.
Le lendemain, quand il s’était réveillé, l’air brûlait à nouveau. La climatisation avait rendu l’âme. Il avait tout juste eu le temps d’enfiler son costume noir avant de retrouver son père qui tenait déjà sa couronne sous le bras, à la manière d’une bouée. Il l’avait commandée le matin même aux fleuristes locaux.
– … Kengo Buluji…
– Et Kabila, coupa-t-il, il ne vient pas ?
Son père secoua la tête d’un air désapprobateur :
– T’as rien écouté de ce que je t’ai expliqué hier. Kabila et Nseko ne sont pas de la même ethnie. Autant inviter le pape à un congrès de strip-teaseuses.
Ce fut au tour des Blancs de rendre les derniers hommages.
– Aide-moi, ordonna Grégoire.
Ils saisirent la couronne et prirent place dans le cortège. Morvan poursuivait ses commentaires à voix basse, à propos cette fois des Français et des Belges.

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– Lui, c’est un franc-mac. Il a été ministre de la Coopération et…
Erwan apercevait seulement des crânes tavelés et chauves, des cous plissés, des sourcils touffus. Moyenne d’âge : entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Éléphants moribonds venus s’assurer que le business allait continuer. Des Chinois, des Indiens clôturaient la file des prédateurs. La relève…
Alors qu’ils parvenaient devant le cercueil, une main gigantesque vint s’abattre sur l’épaule de Morvan.
– Comment ça va, ma poule ?
Un Africain aussi grand que son père se tenait derrière eux. Erwan fit un pas en arrière. Le rire du Black couvrit la fanfare et un clavier de dents éclatantes déchira son visage de fonte. Grégoire s’esclaffa à son tour et les deux lascars se donnèrent l’accolade.
– Me dis pas que t’as fait le voyage pour cette vieille crapule !
– La reconnaissance du ventre.
– Mon salaud ! On sait bien que t’es le seul maître ici !
– Nseko était notre capitaine dans la tempête.
– Un chien de garde, ouais. Paix à son âme. (Il roula ses yeux injectés vers Erwan.) Tu me présentes pas ?
– Mon fils, Erwan. Le général Trésor Mumbanza.
Le géant lui serra la main avec la force d’une broyeuse.
– Ravi de te connaître ! (Il passa ses doigts sur le crâne rasé d’Erwan.) Militaire ?
– Flic. J’aime avoir les idées au frais.
– Ici, tu vas être servi ! T’as intérêt à mettre un chapeau !
Nouveau rire.
Mumbanza se tenait dos au soleil. On ne voyait que ses grands yeux blanc et noir. Erwan songea à La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau.
– Notre ami dirige l’armée régulière au Katanga, expliqua Morvan. C’est un peu notre Pinochet local.
– Pas de flatteries.
– Sans lui, la guerre du Kivu serait déjà à Lubumbashi.

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Le général (il portait un costume sombre sans le moindre insigne militaire) désigna le cercueil et prit un ton de conspirateur :
– Tu sais de quoi il est mort ?
– On m’a parlé d’une crise cardiaque.
Une crise cardiaque à l’africaine. On lui a arraché le cœur !
– Qui ?
– Les Tutsis. Les Hutus. Les Maï-Maï… T’as le choix. Peut-être même les Banyamulenge ou les kadogos. Ou bien vous, les Blancs, en sous-main. Qui sait ?
– Où ça s’est passé ?
– Dans sa villa. Ils lui ont ouvert le torse à la scie sauteuse et se sont servis. À mon avis, ils ont pas attendu d’être dehors pour lui bouffer le cœur. (Mumbanza gloussa comme une locomotive à vapeur en regardant Erwan.) Ici, môme, c’est vrrrrrraiment l’Afrique !
– Arrête tes conneries, ordonna Morvan. Tu vas lui foutre les jetons.
Une rumeur s’éleva derrière eux : ils bloquaient le passage. Erwan se hâta de déposer la couronne. Pour la prière, il faudrait repasser.
– Qui va succéder à Nseko ? demanda Grégoire en se dirigeant vers la tente qui abritait le buffet.
– On vote après déjeuner. Assemblée générale !
– T’as toutes tes chances…
Mumbanza exagéra un geste de fatigue, cabotin en diable :
– Je peux pas cumuler tous les mandats mais si on me le demande gentiment… (Il tourna brusquement la tête, apercevant quelqu’un dans la foule.) J’te vois après. J’ai d’autres pinces à serrer.
Les Morvan se glissèrent sous la tente où des tables nappées de blanc s’alignaient. Alcools, jus de fruits, brochettes de bœuf, beignets de poisson… Une odeur de barbecue planait sous la toile.

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– Le meurtre, fit Erwan en buvant un jus d’orange tiède, c’est pour ça que t’es venu ?
– Pas du tout. J’étais même pas au courant.
– Tu vas te renseigner ?
Grégoire cracha par terre : il redevenait africain à vue d’œil.
– Rien à foutre. Des histoires de Nègres.
– Et lui ? demanda Erwan en désignant Mumbanza.
– Il va succéder à Nseko. C’est pas le pire… Un amateur de bons vins et de chattes blanches.
Erwan ne savait jamais si son père plaisantait ou non.
– Tu sais ce qui a sauvé la France de la chienlit de Mai 68 ? reprit Morvan en attrapant un pastis sur un plateau.
– Non, mentit Erwan.
Il connaissait l’histoire par cœur.
Le Vieux tendit l’alcool vers la lumière du soleil qui inondait le seuil.
– Le Ricard. Quand la France allait basculer aux mains des gauchistes, Pasqua et sa clique du SAC ont organisé une manifestation en faveur de De Gaulle. Ça, tout le monde le sait. Deux cent mille mecs sur les Champs-Élysées et une révolution tuée dans l’œuf, une ! Ce qu’on sait moins, c’est que pour rameuter des manifestants des quatre coins de France, le Corse a activé ses réseaux Ricard. À l’époque, il était représentant de la marque. Tous les commerciaux s’y sont mis et ont affrété des cars. À leur arrivée à Paris, les militants avaient droit à une tournée gratis, une tranche de saucisson, et en voiture Simone ! (Il trinqua à la santé des souvenirs.) En France, que pouvait Mao contre le pastis ?
Il se débarrassa de son verre sur un autre plateau (il ne buvait jamais d’alcool) et répondit enfin à la question qu’Erwan n’avait pas posée :
– Je vais te dire pourquoi on est là. (Il lui fit un clin d’œil.) Pour veiller sur votre héritage.

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– HOLLANDE est un connard, une fiotte, une couille molle ! clamait Morvan. Bon dieu, mais quand est-ce qu’un président aura des burnes dans ce pays ?
Trois jours plus tard, Erwan déjeunait chez ses parents, avenue de Messine, dans leur immense appartement décoré par le Mobilier national. Le fameux repas dominical, qu’aucun membre de la famille n’aurait manqué, non par plaisir, mais par devoir.
– Il a jamais été foutu de faire tourner le PS et on lui donne les clés du pays ? On s’attendait à quoi ? Les Français sont des sales cons, et en un sens, ils ont ce qu’ils méritent !
Erwan soupira. La sacro-sainte colère du Padre le dimanche était un plat obligatoire, au même titre que ceux que préparait Maggie, sa mère, à base de tofu et de quinoa.
En réalité, cette diatribe n’était qu’une façade. Depuis plus de quarante ans, le Vieux servait le pouvoir, quel qu’il soit, sans le moindre état d’âme. Il avait coutume de dire : « Un verrou se moque de ce qu’il y a derrière la porte. »
– Encore un peu de taboulé ? proposa Maggie en se penchant vers Erwan.
– Ça ira, merci.
Au moins, tant que le Vieux braillait contre les gouvernants, il n’insultait pas sa mère. Et tant que sa colère ne virait pas à la baston conjugale, tout le monde était content.

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Erwan avait connu d’autres époques où Grégoire posait son calibre sur la table avant de goûter un plat ou menaçait de défenestrer son épouse si elle ne changeait pas de gueule.
Il observa les convives : le clan au grand complet. Gaëlle, la benjamine, vingt-neuf ans, absorbée dans ses SMS. Loïc, le cadet, trente-six ans, sommeillant au-dessus de son assiette. En bout de table, ses enfants, Milla et Lorenzo, cinq et sept ans, sages et silencieux. La chaise vide était celle de Maggie, qui continuait à servir sa tribu avec dévotion.
L’illusion était parfaite : une respectable famille bourgeoise, réunie comme chaque dimanche. Les coulisses étaient moins reluisantes. Loïc, ancien alcoolique, aujourd’hui financier millionnaire, était accro à la coke et cherchait son salut dans le bouddhisme. Gaëlle voulait faire du cinéma et couchait à droite à gauche pour « faire avancer sa carrière ». Quant à Maggie, ex-hippie et mère obsessionnelle, elle avait passé sa vie à encaisser les coups de son mari, sans jamais se plaindre ni se résoudre à divorcer.
– Où est la relance du pays ? pérorait Morvan sans toucher à son assiette. Les mesures qui devaient galvaniser la France ? Rien, que dalle, du vent ! Toujours les mêmes promesses, toujours les mêmes conneries…
Erwan hochait la tête : il avait l’espoir que cette tirade les emmène jusqu’au dessert. Morvan était le personnage-clé de l’assemblée. Colosse de soixante-sept ans, doté d’une force de taureau et d’une santé de fer, il avait longtemps été considéré, dans les milieux informés, comme le premier flic de France. Et aussi le plus discret.
Autodidacte, gauchiste violent, il avait été exilé en Afrique après les événements de 68. Sa carrière semblait morte dans l’œuf mais il avait arrêté au Zaïre, seul et sans moyen, un tueur en série surnommé l’Homme-Clou, qui s’en prenait à la communauté blanche d’une ville minière du Katanga. Morvan était revenu en France auréolé de gloire. Il avait gravi les échelons sous Giscard et triomphé sous Mitterrand.

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Commissaire au 36, il avait assuré en douce des missions de barbouze pour Tonton, accédant peu à peu au rang d’intouchable. « Je n’ai ni amis ni relations, disait-il, j’ai des dossiers. »
Erwan n’avait jamais enquêté sur son père mais il n’avait aucune illusion sur ses activités occultes. Morvan avait tué, volé, magouillé, espionné, fait chanter – toujours dans l’intérêt de la République. C’est ce qui le différenciait plus ou moins d’une crapule ordinaire.
Nommé préfet hors région à l’arrivée de Chirac, il avait poursuivi sa mission de veille, quelque part dans les étages de la place Beauvau. On ne change pas une équipe qui gagne. Sarkozy l’avait gardé et, bien qu’ayant depuis longtemps dépassé l’âge de la retraite, il était toujours là sous Hollande, jouant le rôle de conseiller auprès de l’Intérieur, sans apparaître dans aucun organigramme. Longtemps surnommé le Pasqua de gauche, il ressemblait aujourd’hui à un de ces vieux obus enterrés qu’il ne faut surtout pas toucher, sous peine de le faire exploser.
Soudain, Erwan se rendit compte que le signal d’alarme avait sonné :
– Putain de connasse, t’appelles ça de la bouffe ?
Une suée glacée descendit le long de son échine. Les insultes de son père avaient le pouvoir de le replonger instantanément dans l’enfance. Il tremblait déjà. Son cœur tapait dans sa gorge.
– Papa, tais-toi !
Morvan grogna dans son assiette. Erwan jeta un coup d’œil autour de lui. Les autres n’avaient même pas entendu : Loïc à moitié assoupi, Gaëlle pianotant sur son mobile, les deux enfants le nez dans leur assiette. Même Maggie continuait à servir, indifférente.
– Tu pourrais oublier ton téléphone, lança le patriarche à Gaëlle. On est à table.
La jeune femme ne leva pas la tête. Elle avait le profil d’une écolière sage, sous la brume de ses cheveux blonds, presque blancs. Visage ovale, pommettes hautes, teint d’une pâleur surnaturelle. Comme Loïc, elle avait hérité de l’ancienne beauté de sa mère.

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Elle portait des vêtements de marque, hors de prix, mais d’une façon négligée, distraite, qui confinait au je-m’en-foutisme.
– Ho, je te parle !
– Quoi ?
– Tu pourrais respecter ce moment où on se retrouve et…
– C’est pour le boulot.
– Un dimanche ?
– Tu comprends rien à ce que je fais.
– J’ai sans doute plus d’expérience que toi en matière de show-business !
Elle répéta avec mépris la formule démodée :
– « Show-business »…
– Ces acteurs, ces producteurs sont tous des putains d’obsédés sexuels et…
– Chéri, pas devant les enfants !
L’air choqué, Maggie passait le ramasse-miettes sur la nappe.
– J’ai plus faim, fit Gaëlle en repoussant sa chaise.
– Reste assise !
Elle se leva sans répondre. Elle n’avait rien à craindre : Morvan n’avait jamais porté la main sur ses gamins. Les injures, les coups, c’était pour leur mère.
– Gaëlle, je te préviens que…
Elle lui envoya un majeur bien raide et disparut. Loïc, yeux mi-clos, rit en silence comme s’il se tenait derrière une vitre fumée. Maggie retourna en cuisine. Les petits, toujours muets, paraissaient intrigués par ce geste mystérieux.
Erwan avait les doigts crispés sur les accoudoirs de son fauteuil. Rien n’avait changé : il était le seul sur le qui-vive, le seul à flipper pour tout le monde. Toujours prêt à intervenir, à lutter contre les forces du mal de son propre clan. Il était Cerbère, le chien des Enfers.
Comme pour confirmer, Morvan ordonna :
– Erwan, dans mon bureau.

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LE REPAIRE DU VIEUX accumulait les meubles exotiques, les objets inquiétants dont la plupart venaient du Congo. On y trouvait des tabourets concaves, des appuie-dos en cuir tressé, des lampes à huile fabriquées à partir de sagaies… Les masques, les sculptures, les gris-gris sur les étagères semblaient taillés dans le même cauchemar. Des têtes aux yeux grillagés, des bouches hérissées de dents, des femmes aux seins meurtriers…
Le clou de la collection, sans jeu de mots, était une série de statuettes percées de pointes de métal, de tessons de bouteille, couvertes de chaînes, de fibres, de plumes souillées de sang : des minkondi provenant du Mayombé, dans le Bas-Congo. Ces effigies étaient des armes contre les sorciers et leurs envoûtements. Morvan en avait souvent expliqué le principe à son fils : le nganga, le guérisseur, les activait en y plantant un clou ou un morceau de verre.
Ces figurines cachaient une autre vérité : elles avaient inspiré le tueur en série que Grégoire avait arrêté en 1971. Un meurtrier qui transformait ses victimes en statues votives, lardées de centaines de clous, d’éclats de miroir, d’esquilles de fer. Erwan était persuadé que son père avait volé ces sculptures dans le repaire même du criminel…

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Grégoire retira sa veste. Même le dimanche, il portait sa tenue habituelle : chemise Charvet bleu ciel à col blanc, cravate noire, bretelles à l’ancienne, en Y inversé. Il s’installa derrière son bureau, dans un fauteuil à haut dossier surmonté de deux têtes d’antilope.
– Kaerverec, ça te dit quelque chose ?
– Non.
– C’est un bled près de Brest.
– Un autre berceau de la famille ?
– Déconne pas. Y a là-bas une école aéronavale. Je t’y envoie demain. Une histoire de bizutage.
– Tu plaisantes ?
– Un bizutage avec mort d’homme.
Erwan attrapa une chaise. Son père ouvrit un tiroir et en sortit un télex.
– Un étudiant s’est planqué dans le bunker d’une île pour échapper aux épreuves. Il y a passé la nuit du vendredi au samedi. Manque de bol, le matin, le site a été la cible d’un tir d’entraînement. Tout a été pulvérisé.
– Tu veux dire que le môme s’est pris un missile ?
Le Vieux lui tendit la feuille :
– C’est tout ce qu’on sait pour l’instant.
Erwan parcourut la dépêche. Il se méfiait des histoires de son père. Celle-ci sonnait encore plus faux que d’habitude.
– J’ai rien entendu là-dessus.
– L’AFP est même pas au courant. On est tous d’accord pour la fermer en attendant d’avoir une version présentable.
– Et tu comptes sur moi pour l’écrire ?
– Exactement.
– Pourquoi pas le SRPJ de Brest ?
– Parce que c’est une affaire délicate. Un bizutage qui tourne mal. Un Rafale qui descend une bleusaille. L’Intérieur et la Défense veulent une enquête objective, menée par la Crime. Pas question qu’on les soupçonne de mettre l’étouffoir.
– Je serai entre le marteau et l’enclume ?

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– Écoute, tu vas là-bas, tu recueilles les faits, tu rédiges un rapport. Basta.
– À quel titre tu m’y envoies ?
– Mission spéciale. Je vais me débrouiller avec un office central. Laisse-moi faire ma sauce. Tu pars demain matin, t’es de retour mercredi. On a besoin d’un flic solide, et c’est toi que j’ai choisi. Quand les militaires verront ton CV, ils fermeront leur gueule.
Claire allusion à son passé d’homme d’action : trois fois, du temps de la BRI, Erwan était monté au feu. Il avait tué. Il avait été blessé. De quoi impressionner les troufions.
– T’es sûr de l’histoire, au moins ?
– Dans les détails, non. Mais d’après le colonel Vincq, le directeur de l’école, c’est un accident. Très con, mais un accident tout de même. C’est pas forcément une bonne nouvelle : tout ça sent le cafouillage à plein nez et la merde va éclabousser tout le monde. Ton rapport va permettre de faire le tri dans les responsabilités.
Erwan considérait une statuette à tête large et plate, aux bras très longs, hérissée de clous. Selon son père, elle était réputée provoquer chez les sorciers des convulsions ou un amaigrissement mortel. Erwan s’était toujours demandé si elle n’avait pas déclenché l’anorexie de Gaëlle.
– Et les Cruchot ?
– Y a une cosaisie avec la section de recherches de Brest mais c’est toi qui mènes la barque. Le parquet me l’a assuré.
Un bourdonnement retentit dans la pièce. La machine à télex. Erwan avait toujours connu son père guettant les dépêches de l’état-major. Quand il était gamin, il le considérait comme un chef de gare surveillant ses trains et ses horaires – sauf que les convois ici étaient des meurtres, des viols et d’autres crimes en tous genres.
Morvan arracha la page, chaussa ses lunettes, parcourut le texte d’un seul regard et ajouta :
– Je te fais envoyer le dossier ce soir. Départ à l’aube. Tu prends un gars avec toi et tu fais des notes de frais.

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Erwan traduisit : « Tu peux disposer. » Il se leva mais son père ouvrit à nouveau son tiroir.
– Attends. Je veux te parler d’autre chose.
Il déposa devant lui des vignettes pas plus larges que des Post-it. Erwan les identifia aussitôt : des blancs de la DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur). Des informations anonymes, sans auteur ni provenance. Quand il était d’humeur lyrique, son père proclamait : « Ce sont les petites sources qui donnent les grands fleuves. » Avec quelques mots sur un papier, il avait en effet fait trembler bien des gouvernements.
Erwan se rassit et s’empara des feuilles. Des noms. Des adresses parisiennes. Des dates et des horaires.
– C’est quoi ?
– Les allées et venues de ta sœur ces deux derniers jours.
– Tu la fais suivre ?
Grégoire eut un geste d’irritation et récita les données de mémoire :
– Vendredi, 17 heures, société STMS, rue Lincoln, une heure. Même jour, 20 heures, Patrick Blanc, 3, rue Dauphine, une heure encore. Le lendemain, 16 heures, Hervé Leroy, 22, rue Spontini. Le soir, elle était au Plaza Athénée puis au Fouquet’s Barrière.
– Et alors ?
– Et alors, ta sœur fait des passes.
– Ce sont peut-être des rendez-vous de boulot.
Morvan se pencha au-dessus de la table. Erwan crut entendre craquer les jointures du trône alors qu’un effluve d’Eau d’Orange verte d’Hermès lui agressait les narines.
– T’es con ou quoi ? Leroy et Blanc sont des producteurs.
– Justement.
– Je me demande parfois ce que t’as dans le crâne. Le premier organise des partouzes à Versailles, le second est accro aux escorts. (Il frappa violemment le plateau de son bureau.) Ta sœur est une pute, nom de dieu ! Et on peut dire qu’elle tire vite !
Erwan se recula comme si on lui avait craché au visage. Il connaissait la brutalité de son père. C’était autre chose qui le choquait :

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– Tu fais suivre ta propre fille par la DCRI ? Aux frais de l’État ?
– Je dois protéger ma famille.
– Gaëlle a vingt-neuf ans. Elle est libre de faire ce qu’elle veut.
Grégoire roula des épaules et parut se recroqueviller entre ses accoudoirs.
– J’avais pas prévu que ta sœur, à qui j’ai payé les meilleures écoles, les plus beaux voyages, à qui j’ai offert les pistons les plus solides pour trouver du boulot, deviendrait une call-girl qui suce des producteurs.
– Parle pas comme ça. Elle veut être comédienne et se donne les moyens de…
– Pour l’instant, elle est surtout à poil dans des magazines porno.
– Pas porno, sexy, rien de plus. C’est sa manière de se faire connaître. Tu dois respecter ses choix. Tu en parles comme d’une criminelle !
– T’es bien le fils de ton époque. Peu importe le fond, ce qui compte c’est la façon de le dire. Vous crèverez tous du politiquement correct. (Il frappa encore le bureau.) Putains de bobos !
Dans sa bouche, il n’y avait pas pire insulte. Homme de gauche de la grande époque, il haïssait les socialistes consensuels, écolos, altermondialistes – toujours du bon côté de la conscience. De son point de vue, ces shérifs du cœur incarnaient le mal absolu : des bourgeois qui avaient intégré leur propre contre-culture, digéré leur propre ennemi – la révolution. Un jour, il avait comparé les bobos à ces rats qui survivent au poison qui doit les détruire et développent une race immunisée. Il ne plaisantait pas.
Il se leva et se posta devant la fenêtre, mains dans le dos, façon Commandeur.
– Je veux que tu lui parles.
– Je lui ai déjà parlé. Plus on essaiera de la raisonner, plus elle s’obstinera. Ne serait-ce que pour nous faire chier.
– Alors, fais le vide autour d’elle. Fous la pression à ses michetons. Je te donnerai la liste.

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– Qu’est-ce que tu racontes ? Je vais pas aller menacer ces…
Son père revint vers son bureau, plus calme :
– Ils sont pas si nombreux. Gaëlle est une occasionnelle. Une intermittente du spectacle, quoi… Si plus personne ne l’appelle, elle se calmera.
– Ou elle en trouvera d’autres.
– Alors, c’est qu’elle est une vraie pute et y aura plus rien à faire.
Erwan prenait la défense de sa sœur mais il éprouvait la même colère que son père. Une enfant gâtée qui se vautrait dans le ruisseau. Il se leva à son tour.
– Je suis censé terroriser des producteurs ou récupérer les morceaux d’un soldat ?
– L’urgence, c’est la Bretagne. Tu régleras le reste à ton retour.
Erwan quitta le bureau sans un mot, éprouvant une tendresse inhabituelle pour le vieux fauve. Un homme qui, malgré ses violences envers sa femme, malgré son passé de tueur, vouait un amour inconditionnel à ses enfants.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Erwan sursauta : sa mère se tenait dans l’obscurité du couloir.
– Qu’est-ce qu’il te voulait ? répéta-t-elle à voix basse, les yeux effarés.
Elle portait encore son tablier de cuisine.
– Rien, fit Erwan, évasif. Du boulot.
– Tu peux raccompagner les petits chez leur mère ?
– Et Loïc ?
– Il s’est endormi sur le canapé.
Les dimanches se suivaient et se ressemblaient.
– Sofia est chez elle ?
– Appelle-la. Elle sera contente de te voir.
Dans l’entrée, Milla et Lorenzo étaient déjà prêts, avec leur sac à dos – le fardeau habituel des enfants de couples séparés. Maggie ouvrit la porte. Sa manche remonta et son avant-bras apparut, marbré et violacé.
– Qu’est-ce que c’est que ça ?

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– Rien. Je suis tombée.
Le bref élan de bienveillance qu’avait ressenti Erwan à l’égard de son père se transforma en une pulsion de haine. Sentiment bien connu, confortable, domestique. Il n’éprouvait même pas d’étonnement à l’idée que le Vieux, à près de soixante-dix ans, frappe encore sa femme. Il se fit une remarque beaucoup plus simple : avec l’âge, sa mère marquait plus franchement. Ses hématomes prenaient un ton lie-de-vin qui évoquait des taches de naissance.
Il franchit le seuil, lançant à ses neveux d’un ton enjoué :
– Le premier à l’ascenseur ?
Les deux gamins se précipitèrent, oubliant d’embrasser leur grand-mère.
Erwan allait les rappeler quand Maggie l’arrêta :
– Laisse. C’est pas grave.
– À dimanche prochain.
Les petits piaffaient devant la cabine. Il leur sourit puis sombra dans ses pensées. Il n’avait pas souvenir de la moindre légèreté durant son enfance. Il avait toujours vécu dans la crainte, l’angoisse, la terreur de voir ses parents se foutre sur la gueule.
Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, il révisa son jugement à propos du déjeuner : ni Loïc ni Gaëlle ne s’en étaient sortis non plus. La drogue pour son frère, les passes pour sa sœur n’étaient que des réponses au traumatisme originel.
Un souvenir traversa son esprit : une petite fille de quatre ans, un gosse de onze ans réfugiés dans les bras de leur frère aîné, tous les trois planqués sous la table de la cuisine alors que leurs parents se battaient. Erwan sentait encore, au fond de sa chair, le carrelage froid, la vibration des cloisons sous les coups du Pasqua de gauche.
Il pénétra dans la cabine en éprouvant cette conviction presque réconfortante : il n’était pas seul, Loïc et Gaëlle se tenaient toujours auprès de lui, sous la table, hagards et terrifiés.

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EN SORTANT DE CHEZ SES PARENTS, Gaëlle avait pris l’habitude de vomir.
Elle fila dans un café dont les chiottes n’étaient pas trop dégueulasses, au coin de la rue Monceau et de la rue de Lisbonne, et s’exécuta. Adolescente, elle avait tout expérimenté en matière de techniques de vomissement, de l’eau salée à la brosse à dents au fond de la gorge. Aujourd’hui, elle rendait sur commande. Il lui suffisait de penser à la bouffe immonde de sa mère et c’était parti.
Dehors, elle allait déjà mieux. Le mois de septembre jouait les repêchages. Entre un été maussade et un automne précoce, un ou deux après-midi ensoleillés, c’était pas du luxe. Elle descendit l’avenue de Messine, en profitant du spectacle. Les ombres des cimes tremblaient sur l’asphalte. Des cosses de lumière éclataient entre les feuilles. L’avenue était une quintessence du Paris haussmannien. Balcons, atlantes et cariatides à tous les étages, au-dessus des frondaisons opulentes des platanes. Gaëlle se sentait comme une reine dans les allées de Versailles.
Après la rue de Miromesnil, elle prit sur la gauche rue de Penthièvre et parvint devant son immeuble. Tout était désert. Malgré le soleil, ces rues étroites avaient quelque chose de funèbre. Elle avait longtemps hésité à prendre ce studio, situé à quelques mètres de la place Beauvau – le repaire du monstre.

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Finalement, elle avait choisi de l’ignorer. Vaincre son ennemi, c’est ne plus y penser.
Murs mansardés, lucarnes, parquet à larges lattes dont elle aimait la douceur sous ses pieds nus : elle n’avait rien décoré parce qu’elle voulait que cet espace soit comme son existence – une page blanche à écrire. La seule chose à laquelle elle tenait était sa bibliothèque. Couleurs vives des PUF, tranches brun, vert et or des Pléiade, tons de cigare pour les essais de Freud… Plus bas, les biographies aux dos vifs, bigarrés – à l’image de ses propres passions. Gaëlle était incollable sur Nietzsche et Wittgenstein mais elle dévorait aussi les destins de Shakira, Mylène Farmer, Annette Vadim… Elle se sentait à la fois révolutionnaire et femme-objet, intellectuelle et midinette. Tout ça n’était pas très clair.
Thé grillé japonais. Masque d’argile sur le visage. Bureau. Après le déjeuner dominical et le vomissement express, le troisième rituel était la mise en ordre de son univers professionnel. Actualisation de ses réseaux sociaux, lecture de ses mails, rédaction de tweets… Pour une actrice, c’était important de garder un contact régulier avec ses fans – même s’ils ne se bousculaient pas au portillon. Elle balança un SMS à son agent pour la prévenir qu’elle passerait le lendemain après-midi : des semaines qu’elle ne lui avait pas trouvé un casting.
Elle se plongea ensuite dans son arsenal de guerre : CV, photos, dossiers de presse… Elle adorait travailler derrière son pupitre à la manière d’un artisan. Elle peaufinait sa bio, retouchait ses photos, copiait ses démos, écrivait à des réalisateurs… Sa carrière tenait en quelques lignes. Elle avait présenté des émissions de poker sur le Net, joué des rôles de second plan dans des téléfilms. Une fois, elle avait interprété une bimbo dans un long-métrage mais sa scène avait été coupée.
C’était peu. Surtout compte tenu de ses efforts – des centaines de castings, de dîners, de nuits passées en boîte avec des producteurs soi-disant en vue. À l’arrivée, elle était loin de gagner sa vie. Et plus loin encore d’atteindre le Graal des comédiens :

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les cinq cent sept heures de boulot annuelles qui permettent de prétendre aux allocations chômage. Alors elle se débrouillait d’une autre façon.
Quand on la provoquait sur ce terrain, elle répliquait : « Le féminisme, c’est bon pour les gouines et les bourgeoises. Les femmes, les vraies, celles qui ont pas un rond, sont prêtes à tout pour s’en sortir et se moquent bien de la parité à l’Assemblée ou de savoir si le mot “écrivain” peut prendre un “e”. » Et si jamais on lui servait ses origines de fille à papa, elle ajoutait : « Je suis ce que j’ai décidé d’être. Je suis repartie de zéro. »
Elle ne mentait pas. Depuis sa majorité, elle n’avait pas touché le moindre euro de son père. Elle avait même fermé son compte en banque pour en ouvrir un autre au nom d’une copine – de cette façon, le fumier ne pouvait plus lui virer de l’argent.
Elle faisait la pute, certes, mais par intégrité.
D’ailleurs, elle n’estimait pas que sa pureté était entachée par ce business. Sa vocation artistique demeurait intacte. Ses modèles étaient Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, Scarlett Johansson. Des actrices sensuelles qui étaient aussi de grandes comédiennes. Leur corps était leur point fort, et alors ? Elle s’imaginait dans le rôle de Camille allongée sur la terrasse de la villa de Malaparte, dans Le Mépris, ou en Sugar Kane séduisant Tony Curtis à bord du yacht de Certains l’aiment chaud. De l’art, oui, mais avec des formes.
Au programme du jour, sa demande de visa de travail pour les États-Unis. Tôt ou tard, une actrice se dit que la chance lui sourira outre-Atlantique. Gaëlle ne se faisait aucune illusion mais elle voulait y croire, et surtout essayer. En cas d’échec, elle n’aurait pas de regrets.
Elle attrapa son dossier, feuilleta ses documents, en vue de son rendez-vous au consulat. Tout était en ordre. Elle avait réuni des témoignages qui attestaient de sa valeur, de son sérieux, de sa crédibilité dans le métier. Des lettres de complaisance, obtenues à coups de fellations et de coucheries gratuites.

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Elle avait également des promesses d’embauche aux États-Unis – ce n’était pas difficile : les producteurs qu’elle connaissait possédaient aussi des sociétés là-bas. C’étaient les mêmes qui lui avaient rédigé les attestations pour les deux côtés de l’Atlantique.
Devant ces témoignages et ces contrats fictifs, elle eut une bouffée de tristesse. Ce dossier était à l’image de sa vie : bidon. Mais elle préférait encore ce mensonge au gouffre qui s’ouvrirait sous ses pas si elle admettait, ne serait-ce qu’un dixième de seconde, la vanité de ses projets. Renoncer à son rêve, c’était renoncer à la vie.
Ses yeux se posèrent sur l’horloge murale – un clap de cinéma sur lequel était monté un cadran à aiguilles, souvenir de son unique voyage à LA. 15 h 45. Elle sursauta. Elle avait complètement oublié son plan « casting » à 16 heures. C’est ainsi qu’elle appelait ses rencards à huit cents euros.
Elle fonça dans la salle de bains et ôta son masque d’argile de la mer Morte. Elle se souvenait que le type était un financier chinois. Un plan filé par une pseudo-maquerelle de l’avenue Hoche. Elle releva la tête et s’observa dans le miroir. En découvrant son visage ovale, ses pommettes mongoles et ses yeux de husky sibérien, elle se ressaisit et serra les poings sur le lavabo.
Un Chinois. Ça irait très bien pour ce qu’elle avait en tête.

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SOFIA LUI AVAIT DONNÉ RENDEZ-VOUS dans les jardins du Luxembourg.
Erwan se gara rue Bonaparte et prit l’entrée de la rue de Vaugirard. Un gamin dans chaque main, il longea les terrains de pétanque puis les courts de tennis : l’Italienne avait parlé de l’aire de jeux, un peu plus loin. À l’idée de la voir, il tremblait d’excitation.
La première fois qu’il l’avait rencontrée, il avait frémi. La deuxième fois, il avait fait la gueule. La troisième, il avait bredouillé. Il avait fallu attendre la quatrième ou cinquième entrevue pour qu’il retrouve une contenance naturelle. Alors seulement, il avait pu l’observer. Sofia n’était pas belle : elle était parfaite. Sa beauté était digne des pages glacées des magazines, des écrans de cinéma, mais sa grâce n’était pas à vendre. Elle était millionnaire et cette position supérieure ajoutait encore à son air souverain.
Quand Loïc l’avait ramenée dans ses valises de New York, en 2003, Erwan s’était demandé comment ce couillon défoncé avait pu séduire une telle déesse. Son père s’était posé la même question. En bons flicards, ils avaient mené leur enquête et découvert, sidérés, que Sofia était beaucoup plus riche que Loïc. Elle était la fille d’un ferrailleur de la banlieue de Florence qui avait fait fortune dans le commerce du métal et épousé une comtesse Bal
ducci, ruinée, mais lointainement liée à la glorieuse famille Aldobrandeschi.

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Sofia avait hérité la beauté de son père (une gueule de seigneur) et l’élégance de sa mère, le mépris de l’une et la dureté de l’autre. Son éducation avait fait le reste. Enfance à Saint-Moritz avec préceptrice allemande, écoles privées à Milan, puis l’université Luigi Bocconi et l’IULM (Università di lingue e comunicazione). Elle s’était fait les griffes à Wall Street et avait finalement découvert l’amour dans les bras de Loïc.
Les Morvan n’y croyaient pas. Ils étaient des hommes, et surtout des flics. Ils ne pouvaient comprendre l’attrait d’un mec comme Loïc sur les femmes. Sa jolie gueule, ses mains fines, son sourire désarmant, tout ça leur échappait. Comme le magnétisme mystérieux qu’exerce toujours un drogué sur les filles. Un vice qui les fascine parce qu’elles sentent, avec leurs antennes de femelles, que cette attraction sera toujours la plus forte. Sans compter le charme envoûtant de la tête brûlée qui joue avec la mort…
Quelques mois plus tard, on avait préparé le mariage. Erwan avait savouré la sourde rivalité des deux pères. À sa droite, le vieux renard d’Afrique, superflic combinard possédant de mystérieux acquis au Congo. À sa gauche, Giovanni Montefiori, surnommé le Condottiere, proche du clan Berlusconi et sans doute lié à pas mal de dérives mafieuses. Deux prédateurs se détestant d’instinct parce qu’ils représentaient les deux visages d’une même pourriture.
Les jouvenceaux s’étaient mariés à Zermatt, sous la neige, et en traîneau. Des conneries de gosses de riches. Montefiori avait loué tous les chalets disponibles, Morvan avait payé le banquet dans un des palaces de la station.
Relégué dans une maison de gardien, Erwan avait décidé cette nuit-là de prendre soin de ces enfants ignorants de la vie. Peu à peu, il avait gagné auprès d’eux une légitimité de garde du corps – un domestique parmi d’autres. Il aimait ce rôle : le gros bras en costume bon marché, la brute qui n’a ni conversation ni élé
gance, mais avec qui la princesse s’entend pour protéger le « petiot ».

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Car ils étaient désormais alliés. Sofia surveillait son mari et limitait sa consommation de cocaïne (il ne touchait plus à l’héroïne ni à l’alcool). Erwan le retrouvait quand il disparaissait une nuit entière – ou parfois une semaine.
Au fil des années, il avait cru mieux cerner l’Italienne. À force de dîners chics, de week-ends à Portofino, de croisières sur des voiliers somptueux, il avait découvert les limites de la jeune femme. Elle aimait Loïc mais son sentiment ne dépassait pas le cadre de sa classe sociale. Son mariage n’était qu’une étape parmi d’autres de sa vie facile. Finalement, elle n’était ni hautaine ni protectrice : elle était un simple produit de la bourgeoisie italienne, attachée aux privilèges et aux conventions de son monde. Une machine programmée, parfaite et charmante, dont on avait oublié la pièce centrale : le cœur.
Il se trompait. La naissance de Lorenzo avait révélé son vrai visage. Le grand amour de Sofia était ses enfants. Loïc n’avait été qu’un préambule, un passage obligé. Mais pourquoi avoir choisi un drogué comme géniteur ? Pour sa beauté ? Son sourire ? Son intelligence ? Plus tard encore, alors qu’elle attendait Milla, Sofia avait définitivement tombé le masque. Le torchon brûlait avec Loïc mais ça ne la préoccupait pas. Il avait rempli son rôle. S’il n’était pas foutu d’assurer la suite, il dégagerait. Ou elle le détruirait. Comme les araignées tuent leur mâle après l’accouplement.
– Y a maman là-bas !
Elle était assise sur un banc, devant l’aire de jeux. Milla et Lorenzo lâchèrent la main de leur oncle et coururent. Elle se leva pour les accueillir puis le chercha des yeux. Elle lui fit signe, régla l’entrée pour ses enfants puis se tourna vers lui.
D’un coup, le brouhaha alentour, le va-et-vient des promeneurs, le tourbillon des premières feuilles mortes, tout passa à l’arrière-plan. Sofia lui apparut comme dans un film, quand le point est fait sur l’actrice et que le décor devient flou.

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Son visage semblait régi par un nombre d’or qui reproduisait, dans chaque détail, la même réussite. Front, sourcils, nez, pommettes : c’était la même ligne, le même poli admirable. Sa peau blanche rappelait la surface parfaite et lisse des galets. On se demandait comment cette chair respirait. Ses lèvres, très peu colorées, paraissaient un simple pli dans la pierre. Loin de corriger leur pâleur, Sofia ne portait aucun maquillage et arborait ses traits nus avec désinvolture. Pour couronner le tableau, ses longs cheveux noirs étaient coiffés la raie au milieu, comme sur les vieilles photos de David Hamilton. Elle tenait plus de la fermière amish que de la bimbo italienne.
Deux détails pourtant atténuaient son austérité. Des taches de rousseur sur ses joues lui conféraient un air de jeunesse espiègle. L’autre trait singulier était ses paupières basses qui évoquaient une origine eurasienne et lui donnaient un côté voilé, un air las et mélancolique qui vous engourdissait l’âme.
– Ça va ?
– Ça va, fit-il, toujours peu inspiré face à elle.
– T’as cinq minutes ?
Il acquiesça à la manière d’un soldat au rapport.
– Viens. Je veux surveiller les petits.
Erwan la suivit dans l’aire de jeux, après avoir reçu de la part du caissier un coup de tampon sur la main. Ses oreilles bourdonnaient, son pouls battait en rafales. Dans le parc, la terre vacillait. Il crut que c’était l’effet de son émotion. Il se rendit compte que le sol était constitué d’une sorte de mousse pour éviter que les enfants ne se blessent en tombant.
– Détends-toi, bon dieu, se dit-il à voix basse. Détends-toi.

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SOFIA TROUVA UN BANC LIBRE.
– Loïc n’a pas pu venir ?
Elle ne posait la question que pour le seul plaisir d’évoquer le manquement de son ex.
– Il avait du boulot.
– Il cuvait sa coke, oui.
Bon début. Erwan s’assit près d’elle sans répondre. Elle observait l’agitation de l’aire de jeux avec consternation :
– Je ne sais pas qui a inventé les dimanches après-midi au parc, mais à mon avis, c’est une des raisons d’accoucher sous X.
Sofia, mère modèle, aimait jouer la provoc. Elle avait hérité ce tic des Parisiennes : elle s’épanouissait dans l’acidité, disait en permanence le contraire de ce qu’elle pensait, pour le seul plaisir d’un bon mot ou la satisfaction incompréhensible de paraître méchante.
– Au moins, continua-t-elle, le divorce a ça de bon : on se partage l’épreuve.
Elle avait une voix fluette qui ne cadrait pas avec son visage de pietà.
– Comment ça va, toi ? demanda-t-elle sur un ton de camarade.
Il prononça quelques banalités sur son voyage en Afrique. Elle agitait sa jolie tête sans vraiment écouter.

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Lui-même ne s’inté
ressait pas à ce qu’il racontait. Dans un coin de son cerveau, il s’interrogeait toujours : avait-elle deviné ses sentiments ?
Tant qu’elle était avec Loïc, il l’avait tenue à distance. Maintenant que le couple était séparé, il s’était accordé le luxe de tomber amoureux d’elle. Il n’avait pas plus de chances qu’auparavant – peut-être moins encore. Mais justement, il aimait cette passion désespérée, qui n’engageait à rien.
– Tu sais que j’ai vécu en Afrique ? fit-elle avec nonchalance.
Sa chevelure noire étincelait sous les feuilles vertes des marronniers.
– Première nouvelle.
– Mon père avait des affaires là-bas.
– Quelles affaires ?
– Les métaux, toujours.
– Quels pays ?
– Les anciennes colonies italiennes. Éthiopie, Somalie, Érythrée…
Il essaya de l’imaginer petite fille gambadant sur des sentiers de latérite, au pied de frangipaniers géants, puis se ravisa. Elle racontait n’importe quoi : il savait exactement où elle avait grandi et où elle avait suivi ses études.
De nouveau, elle eut un rire de franche camaraderie.
– Je déconne, confirma-t-elle. J’ai jamais foutu les pieds là-bas. T’as un dossier sur moi, non ?
Il sourit sans répondre. Dès qu’il l’approchait, il était pris d’une langueur irrésistible. Il n’avait plus ni force ni ressource, malgré la tension nerveuse qui vibrait sous sa peau.
Tout à coup, Milla et Lorenzo abandonnèrent leurs jeux pour venir réclamer leur goûter. Erwan chercha dans sa poche de quoi acheter des glaces mais Sofia avait déjà sorti de son sac – un objet vintage siglé Balenciaga – des BN et des Actimel qu’ils engloutirent en quelques secondes. Ils repartirent comme ils étaient venus. Après le déjeuner lugubre chez leurs grands-parents, ils revivaient.
– Quand j’étais enceinte, reprit Sofia en les suivant du regard, j’étais comme pas mal de belles femmes. Pressée d’en finir, de redevenir celle que j’étais avant.

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Je ne voulais pas prendre un kilo
de trop, ni manquer une soirée. Surtout, je voulais tout contrôler. Mais l’enfant, dans ton ventre, décide déjà pour toi. Peut-être même décide-t-il de venir, non ?
Elle alluma une cigarette. C’était le dernier endroit où le faire mais il l’aimait pour ça : sa manière insouciante – et naturelle – d’imposer sa volonté aux autres.
Presque aussitôt, une mère de famille bondit sur eux, visage crispé, poings serrés :
– Ça va pas, non ?
Erwan braqua son badge tricolore, sans même se lever du banc :
– Police. Dégagez, s’il vous plaît.
L’autre resta paralysée quelques secondes, ne trouvant rien à répondre.
– Dégagez ou je contrôle tout le parc !
La mégère vira au rouge puis tourna les talons, sans un mot.
– La tronche qu’elle a fait ! s’esclaffa Sofia.
Erwan sourit en retour. Il était content de cette petite prouesse mais il aurait préféré l’amuser avec sa conversation. Quand il s’agissait de draguer des barmaids ou des vendeuses, il était imbattable mais face à elle, il était aussi sec qu’un four à pizza.
– Quand est-ce que tu nous présentes ta fiancée ? s’enquit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées.
– J’ai personne en ce moment.
– Je me demande parfois si t’es flic ou curé.
De nouveau, il ne trouva rien à répondre et préféra observer la horde d’enfants qui couraient et virevoltaient dans un désordre étourdissant. Milla et Lorenzo étaient suspendus à une tyrolienne.
Sofia, comprenant qu’Erwan ne réagirait pas à ses provocations, évoqua ses vacances en Toscane, puis ses différents allers-retours entre Paris et Milan. Elle avait le projet de monter une société de design – conception et distribution de meubles italiens. Erwan savait qu’elle allait en venir au seul sujet qui l’intéressait : la guerre qu’elle menait contre Loïc pour obtenir le divorce et la garde des enfants. Pour une obscure raison, son frère refusait d’officialiser leur séparation.

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– Je t’ai apporté quelque chose.
Elle sortit une enveloppe kraft format A4 et l’ouvrit : elle contenait des photos de Loïc, en conciliabule avec des gars d’apparence louche. Pas besoin de les regarder deux fois pour comprendre de quoi il s’agissait : son frère achetant de la came à des dealers de seconde zone. La date et l’heure étaient inscrites dans un coin de chaque cliché.
– Tu le fais suivre ?
– Seulement quand il a mes enfants.
– T’es malade ou quoi ?
– C’est lui le malade. D’après mes calculs, il en est à cinq grammes par jour. (Elle lui prit une photo des mains et la lui braqua sous les yeux.) Tu vois celle-ci ? Le deal se passe dans un parking des Halles, à 23 heures. Si tu regardes bien, on distingue les petits qui dorment dans la bagnole.
Erwan lui rendit les clichés. Sofia avait rallumé une cigarette. La calant entre ses lèvres, elle glissa nerveusement les images dans l’enveloppe et les lui plaça de nouveau dans les mains.
– Qu’est-ce que tu veux que j’en foute ?
– Ouvre une enquête sur Loïc.
– Je suis à la Criminelle, fit-il d’une voix de glace.
– Demande à tes collègues des Stups. Cinq grammes : c’est plus de la consommation personnelle, c’est un stock commercial. Il peut tomber pour…
– T’es en train de parler de mon frère.
– Et aussi du père de mes enfants. D’un mec défoncé jusqu’à l’os, qui prétend pouvoir les garder une semaine sur deux, les emmener à l’école, leur faire à manger, prendre soin d’eux en toutes circonstances et…
Il se leva d’un bond :
– Compte pas sur moi.
– Vous vous tenez les coudes, c’est ça ?
– Loïc a ses défauts mais…
– Ses défauts ? C’est une épave. Je ne dors plus quand ils sont avec lui. Bon dieu, c’est simplement du bon sens !

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L’angoisse crispait le visage de sa belle-sœur. La lumière autour d’eux avait changé. Des reflets de mercure dansaient entre les frondaisons. Un orage arrivait. Sous ses pieds, le revêtement lui paraissait plus que jamais incertain.
– Fais ce que tu veux, dit-il en affermissant sa voix. Tu as tes photos. Tu dois avoir des témoignages. Donne ça à ton avocate. Elle saura comment agir.
– Le clan des Morvan : unis pour le pire.
– Tes enfants sont aussi des Morvan. Compte pas sur moi, je te le répète.
Elle se leva à son tour, fourrant rageusement l’enveloppe dans son Balenciaga. À cet instant, un craquement retentit, d’une telle violence qu’il fit trembler les portiques. Les enfants hurlèrent, plusieurs d’entre eux coururent vers leur mère.
Erwan chercha du regard ses neveux pour leur dire au revoir mais il ne les trouva pas. Tant pis. Soudain, les nuages se libérèrent dans un soulagement de viscères. L’averse s’abattit avec une violence malsaine.
– Appelle si t’as besoin de moi, dit-il à Sofia, mais pas pour ce genre de merdes.
Elle balança sa cigarette et le fixa. Quand elle se concentrait, elle semblait loucher légèrement sous ses paupières étirées. Durant quelques secondes, il la vit telle qu’elle était, sans poésie ni fantasme. Une fille à papa qui avait grandi dans le confort, l’amour, l’insouciance, et qui se retrouvait maintenant dans le bain acide de la réalité.
En quelques pas, il fut complètement trempé. Tant mieux. Il avait besoin d’être lavé de cette fange. Son père qui faisait suivre sa propre fille pour compter ses passes. Sa belle-sœur qui espionnait son frère pour évaluer sa consommation de cocaïne.
En retrouvant sa voiture, il se dit finalement que la Bretagne lui ferait du bien.
De l’air ! De l’air iodé !

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IL AIMAIT SE RETROUVER ICI.
Sous ce pont pourri, dans l’odeur de pisse et de graisse brûlée.
Lui, Loïc Morvan, enfant prodige de la finance, directeur d’un des hedge funds les plus réputés de Paris, portant exclusivement des costards à cinq mille euros, conduisant une Aston Martin V12 Vanquish à plus de trois cent mille euros, il se sentait chez lui dans les cloaques comme celui-ci, nids à défoncés et recoins à fix.
Un simple retour aux sources. Il ne se connaissait qu’une origine : la défonce. Aujourd’hui, il s’en était à peu près sorti – « à peu près » était l’expression juste, puisqu’il attendait précisément son dealer sous une voie ferrée, au coin des rues de Crimée et d’Aubervilliers – mais il n’avait jamais oublié les ténèbres de ses jeunes années.
En émergeant de sa torpeur chez ses parents, après le déjeuner, il s’était pris une de ces crises d’angoisse dont il avait le secret. Poitrine comprimée, tête fiévreuse, mains transformées en pains de glace. Il s’était inquiété de Milla et Lorenzo, avait embrassé sa mère, son père et s’était enfui.
Il avait passé un coup de fil, donné rendez-vous. Dans ces moments-là, il ne craignait qu’une chose : la rupture de stock.

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Selon son psy, c’était un progrès : il ne souffrait plus que d’une seule angoisse et cette angoisse, même si elle était infondée (il avait toujours de la coke dans ses poches, ainsi que dans sa boîte à gants et plus encore chez lui), pouvait trouver une solution immédiate, donc un soulagement.
Toujours personne sous le pont.
Il verrouilla ses portières et se blottit dans l’habitacle. La pluie s’était calmée mais l’eau dégoulinait encore des bordures de la voie ferrée, au-dessus de lui, à la manière d’une perfusion géante. Il régla la clim à fond (il voulait avoir froid) et, le décor aidant, laissa affluer les souvenirs.
Grégoire Morvan tenait à ce que ses fils soient de vrais Bretons, c’est-à-dire des navigateurs. Inscription aux Glénans dès l’âge de six ans. Stages intensifs chaque été. Erwan, la forte tête, avait refusé de persévérer. Lui, l’enfant modèle, était devenu le meilleur de sa catégorie. Dériveurs. Quillards. Catamarans. Les années passaient, les coupes s’alignaient…
Le Vieux exultait : enfin un gamin qui sait tenir le cap dans la famille ! Un Breton qui fend les flots ! Loïc avait le triomphe modeste. Il remportait les régates avec un sourire distrait, accueillait les trophées avec humilité, acceptait timidement les avances des filles à papa qui piaffaient autour de lui. Les choses sérieuses se déroulaient ailleurs.
Quand on passe ses journées à barrer, on finit ses soirées dans les bars. Très vite, Loïc collectionna d’autres distinctions : celle du plus jeune soiffard de la côte (à douze ans), celle de la meilleure descente de tout le Finistère (à treize), celle de la plus longue cuite du Conquet (soixante-douze heures, à quinze ans)…
Il rapporta son vice à Paris. Les choses empirèrent et l’ennui s’installa. À coups de shots, de bouteilles, de magnums, il s’abrutissait en quelques minutes. La soirée n’était plus qu’un long coma éthylique, secoué de vomissements. Alors, il découvrit la coke, le produit miracle qui efface les effets indésirables de l’alcool. La poudre lui permit de multiplier les quantités ingérées en une nuit.

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Et de se maintenir jusqu’au matin, en profitant pleinement de ces heures imbibées.
Il décrocha son bac à dix-sept ans, par miracle, et s’inscrivit en fac d’économie. Son père visait Sciences po et, pourquoi pas, l’ENA. Loïc voulait se faire du fric, et vite. Il tournait alors à plusieurs litres par jour, des vraies doses de clodo, mais plutôt vodka que vinasse. Il était entouré d’autres gars dans son style, des loques avec une carte d’étudiant qui naviguaient à vue, foie déglingué et cerveau en éponge.
En Bretagne, il était désormais plus connu pour ses prouesses d’ivrogne que pour son palmarès de marin. Il prétendait qu’il cessait de boire quand il naviguait. Faux : il planquait ses bouteilles et sa coke dans la soute, barrant en solitaire, sans réflexe ni lucidité. Bien sûr, ses victoires s’espacèrent, les sponsors lui tournèrent le dos : il se retrouva à quai, dans tous les sens du terme.
Il s’en foutait. Il avait vingt ans et vivait dans la fascination des drogues. Crack, hasch, datura, poppers, buprénorphine, trichloréthylène… Autant de domaines à conquérir. À sa façon, il était toujours explorateur. Chasseur de paradis artificiels.
Dans les raves, il commença à prendre des ecstas. Il se confronta à un nouveau type de gueule de bois : après deux jours de transe, l’atterrissage était dur, entre déprime et pulsions suicidaires. Une fois encore, il trouva le remède : le shoot d’héroïne du lundi matin. Grâce à la blanche, on effaçait l’ardoise et on pouvait recommencer. Mais la blanche n’est pas une maîtresse anodine. En quelques semaines, il fut accro. En quelques mois, il dériva vers sa propre mort.
Plus question d’aller à la fac ni de travailler. Son compte en banque était vide, son père ne payait plus le loyer de son studio. Loïc commença à coucher à gauche, à droite : femmes, hommes, peu importait pourvu qu’il ait du fric pour sa dose.
Un jour, sans aucune explication valable, plus personne n’eut de brown pour lui. Tout se passait comme dans le film The Lost Weekend, quand Ray Milland cherche désespérément de l’alcool
et ne trouve que des boutiques fermées.

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Il réalise alors que c’est kippour : les juifs ne travaillent pas durant ce jour sacré. Pour Loïc, c’était kippour tous les jours et il ne comprenait pas la raison de cette catastrophe. L’explication, il l’obtint plus tard de la bouche de son père.
Surveiller les beuveries de son fils ne représentait pas un grand exploit pour un flic qui avait démantelé le réseau des attentats de la rue de Rennes ou arrêté les gars d’Action directe. Les premières années, il avait laissé courir : il fallait que jeunesse se passe. Mais quand il eut acquis la certitude que Loïc était tombé dans la dope, il fit passer le mot aux dealers : quiconque vendrait de la poudre à son fils se retrouverait en taule. Ou au cimetière.
Loïc toucha le fond. Une agonie secouée par des périodes de craving, une faim compulsive de drogue, d’alcool, de médocs, où il prenait n’importe quoi. Un jour, il rencontre un frère de came dans le même état que lui. L’autre ne cesse de répéter : « J’ai la solution. » Il l’emmène chez lui, en marmonnant toujours : « J’ai la solution. » Dans le grand appartement familial, près du Trocadéro, Loïc découvre la solution : le père du tox, qui refuse de lui donner le moindre sou. Le gars le supplie, le menace. Finalement, il va chercher un marteau et lui défonce le crâne. Il lui fait les poches puis brise les tiroirs d’un secrétaire pour y chercher d’autres liasses.
Grelottant, perclus de crampes, Loïc assiste à la scène sans bouger. Il y a du sang partout, de la cervelle sur le parquet, des esquilles d’os sur les murs. L’assassin file, Loïc se réfugie dans la chambre de la petite sœur (on est en période de vacances scolaires). Enfin, l’autre revient avec les doses. Ils se font chacun un shoot, parmi les poupées Barbie et les poussettes, et s’endorment sur la moquette rose pâle.
Quand Loïc se réveille, Morvan est à son chevet :
– Tout va bien, mon chéri.
Des hommes en combinaison blanche lissent la moquette, récurent chaque surface, aspirent la moindre particule.

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D’autres font un fix à son compagnon inanimé. Avant de s’évanouir, Loïc comprend qu’ils sont en train de le tuer.
– Tout va bien…
Le lendemain, Morvan lui propose un deal. Il a effacé son crime, il a passé l’éponge, au sens littéral du terme. Maintenant, son fils doit subir un sevrage et se refaire une santé aux Antilles. Loïc accepte, sans condition.
Pour le coup, c’était le flicard qui était naïf. Morvan associait encore les paradis tropicaux à un mode de vie sain et sobre. Or, dans les ports de plaisance, la défonce circule partout. Skipper, beau garçon, bisexuel, Loïc était le candidat idéal pour un certain type de croisières. Shoots, snifs, partouzes en cabine et pâtes à l’eau de mer…
Il vogua de nouveau vers l’enfer, cette fois hors de portée de son père. Sa dérive le poussa jusqu’aux Andaman, puis jusqu’au golfe du Bengale. Il se retrouva à Calcutta, à bout encore une fois, prêt à n’importe quoi pour renifler le coton d’un vieux shoot.
C’est alors qu’un autre homme l’avait sauvé…
On frappa au carreau. Loïc, perdu dans ses pensées, fit un bond sur son siège. Une gueule de fouine lançait des regards obliques à l’intérieur de l’habitacle. Dreadlocks, teint jaune et vérolé, dents en phase terminale… Avec ses moyens et ses contacts, Loïc aurait pu trouver des dealers beaucoup plus présentables mais il voulait traiter, justement, avec les pires freaks. La drogue est sordide. C’est son essence. Pas question de lui donner un vernis honorable.
Il ouvrit sa fenêtre et tendit un rouleau de trois cents euros en petites coupures. L’autre lui passa un sachet en plastique. Quand Loïc voulut remonter sa vitre, le zombie la bloqua :
– Pas mal, ta caisse.
– Lâche-moi.
– Tu m’emmènes faire un tour, gros ?

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Loïc était le pire trouillard que la Terre ait jamais porté. Pourtant, se sentant protégé par son environnement de tôle et d’acier, il la joua agressive :
– Casse-toi.
Le gars l’empoigna par le col et brandit un cutter. Loïc eut l’impression de se répandre comme une diarrhée brûlante sur le cuir de son siège mais son pied gauche débraya. En un réflexe, il enclencha la seconde. Son pied droit appuya sur l’accélérateur. La voiture fit un bond dans un rugissement amplifié par les parois du tunnel, le dealer s’écarta en hurlant.
Sur le boulevard Macdonald, Loïc passa la tête dehors et respira avec soulagement l’air rafraîchi par l’averse. Porte de Clichy. Porte d’Asnières. Il suivit le trafic jusqu’au boulevard Malesherbes et s’arrêta place Wagram, totalement déserte.
Il sortit la came de son sachet de congélation, se concocta une ligne sur le dos de sa main comme le font tous les hommes pressés, puis nota que la poudre sentait l’urine et que sa texture était compacte et sèche. Bons signes…
Inhalation. Une fois. Deux fois. « La vraie vie est nasale, lui avait dit un jour un metteur en scène de porno gonzo dans une boîte de nuit. Tout le reste n’est que rêverie sentimentale. »
Il se sentit mieux. Ses muscles se dénouèrent, sa cage thoracique s’ouvrit. Tout son corps se mit en hyperventilation. L’air conditionné, toujours glacé, lui passait à travers chaque pore de la peau comme un souffle provenant directement du pôle Nord. Il frissonna et s’en reprit une. Le tissu de sa chemise était plaqué sur sa poitrine en sueur. Il la décolla et en secoua le col. Un relent de transpiration mélangée à son parfum et à l’odeur de coke s’en dégagea.
Avec un temps de retard, il s’aperçut qu’il pleurait à chaudes larmes – son nez coulait aussi, évacuant la poudre qu’il venait d’inhaler. Merde. Il s’essuya les paupières, les narines, ses doigts étaient rouges. Il orienta le rétroviseur vers lui et découvrit la trogne d’un clown blafard, badigonné de poudre, de sang et de larmes.

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D’un coup de coude (il ne voulait pas saloper son tableau de bord en aluminium), il ouvrit la boîte à gants et attrapa un paquet de kleenex. Il en arracha un et obtura ses narines. Il dut rester ainsi plusieurs minutes, la tête renversée sur le dossier.
Quand le saignement lui parut endigué, il trouva dans ses poches un gel hydro-alcoolique, s’en aspergea les mains et se débarbouilla à l’ancienne, comme lorsqu’il était petit et que sa mère lui nettoyait le visage après avoir craché sur un mouchoir.
Enfin, il se reprit une ligne pour la route et passa la première.
La vraie vie est nasale…
Jusqu’à quand tiendrait-il à ce rythme ?

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ERWAN HABITAIT un deux-pièces au deuxième étage d’un immeuble moderne rue de Bellefond, dans le 9e arrondissement. Le quartier le laissait indifférent. Ni la rue des Martyrs ni la place Saint-Georges ne le séduisaient mais il n’était pas non plus gêné par les artères sinistres autour de la gare Saint-Lazare ou la place Clichy. Tout ce qui lui importait, c’était que sa rue était calme, ses voisins invisibles et qu’un parking était compris dans le loyer.
Soixante-dix mètres carrés organisés façon flic : un salon qui était un bureau, une chambre qui était un dortoir, une cuisine ouverte, à l’américaine, où il mangeait debout. Peu de meubles, rien sur les murs, aucune décoration. Seule obsession : la propreté. Il payait à prix d’or une femme de ménage qui venait deux fois par semaine et lui-même s’y mettait le week-end. Il vivait là depuis cinq ans et avait déjà tout repeint en blanc deux fois. Il aimait l’odeur de peinture qui persistait durant des mois : l’odeur de la nouveauté, de la renaissance.
Quand il tourna sa clé, il avait déjà oublié Sofia et s’interrogeait sur les vraies raisons de sa mission en Bretagne. Pourquoi le Vieux l’envoyait-il là-bas ? Pour torcher une « version acceptable » d’un accident de bizutage, vraiment ? Ou voulait-il l’obliger à respirer l’air du Finistère, leur prétendu pays d’origine ?

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Ou encore l’éloigner de Paris quelque temps ?
Selon Morvan, les Bretons coopéreraient et l’enquête serait bouclée en deux jours. Tu parles. Les militaires de l’aéronavale seraient sans doute fermés comme des huîtres, les gendarmes le regarderaient comme un rival et le proc ouvrirait son parapluie à la moindre découverte. Pour affronter ce monde hostile, il lui fallait un roi de la paperasse. Philippe Kriesler, alias Kripo, son deuxième de groupe, serait parfait. Il était le procédurier de l’équipe, celui qui rédigeait les constates, les PV d’audition, celui qui se farcissait les réquises, les mémoires de frais, les queues de procédure… Les écritures, ça demande un don et Kripo avait la main verte.
Erwan décrocha son téléphone et tomba sur le répondeur. Il laissa un message, se souvenant que son adjoint rentrait de vacances le jour même. Choperait-il l’appel à temps ? Il se donna quelques heures avant de contacter un autre flic.
Café. Dans le silence de son appartement, les mauvais coups de la journée lui revinrent en flashs. Les bleus de sa mère, les blancs de son père, les photos de Sofia… Une famille de cinglés.
Il se considérait comme le seul membre sensé du clan. En tout cas le moins taré. Célibataire, quatre mille euros par mois, un quotidien réglé comme une feuille d’impôt. Il portait des costumes Celio, lisait L’Équipe et son seul vice était une bière de temps en temps. Il avait d’autres passions, beaucoup plus raffinées – musique classique, peinture, philosophie… – mais il était incapable d’en parler en société. Et d’ailleurs, il ne le souhaitait pas : affaires privées. Il s’en tenait à son image officielle : le meilleur commandant de la BC, un taux d’élucidation record et plusieurs titres nationaux de tireur sportif.
Comment pouvait-il rêver à Sofia Montefiori ?
Erwan avait toujours associé la beauté féminine à l’argent et chaque jour de sa vie de flic lui confirmait l’adage de Frédéric Beigbeder : « Les femmes ne sont pas des putes mais je ne connais aucune belle avec un pauvre. »

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Dans les films, l’épouse du milliardaire couche avec le flic héroïque et smicard. Dans la vraie vie, elle préfère rester au bord de sa piscine.
Il devait se contenter de proies moins éblouissantes mais sympathiques : serveuses, vendeuses, esthéticiennes. Il ne mettait aucun dédain dans ce choix et en rajoutait même dans le respect et la gentillesse, comme pour compenser l’obscur mépris que ces filles subissent au quotidien. Rien que le terme « petits métiers » le faisait gerber et tous les qualificatifs professionnels s’achevant en « euse » l’irritaient. Il se voyait bien en défenseur des midinettes.
Malheureusement, ces histoires ne duraient jamais longtemps. C’était comme dans la chanson : « Quand une marquise rencontre une autre marquise, qu’est-ce qu’elles se racontent ? » Les caissières lui sortaient des histoires de caissières, pas très passionnantes, et lui dégainait ses anecdotes de flic, plus intéressantes mais malsaines et effrayantes. La greffe ne prenait jamais.
Pas grave. Il préférait ses rêves. Il préférait Sofia. En son for intérieur, il pensait que l’amour, le vrai, doit rester inaccessible et il n’était pas du tout porté sur le sexe.
Il tenait ce détachement de son père. Le vieux fauve, l’homme de toutes les manipulations, était un puritain. Il n’aimait que les nymphettes, et d’une manière platonique. Les rares fois où Erwan l’avait vu excité, c’était auprès de très jeunes filles, presque des enfants. Il en était resté fasciné. Voir ce colosse rougeaud se transformer en Père Noël attentionné et bienveillant avait quelque chose de monstrueux. Le maquereau qui avait mis des putes dans les lits de la plupart des hommes politiques, le pourvoyeur de coke des accros, le maître chanteur qui avait sévi aux Mœurs, à la BRI, à la Brigade criminelle, venait boire à cette source de pureté sans arrière-pensée.
Ce qui ne l’empêchait pas, comme son fils, d’être convaincu de la toute-puissance du sexe dans ce bas monde. Première leçon du métier de flic : le cul est partout, tout le temps. Sous le vernis de la culture, des discours, des religions, des uniformes, il y a la chair.

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Le besoin de toucher des mamelles, de plonger son dard dans une fente humide et brûlante. Le reste, c’était de la littérature.
Erwan stoppa là ses grandes réflexions et s’installa derrière son bureau, y posant mug et verseuse. Une fois son ordinateur allumé, il parcourut les mails envoyés par le Vieux. Le premier concernait la base aéronavale impliquée dans la « mort accidentelle d’un étudiant ». Une école de pilotage baptisée Kaerverec 76, du nom du village des environs, situé sur la côte ouest du Finistère, c’est-à-dire à la pointe la plus extrême de la France ; le nombre désignait l’année d’ouverture du centre.
Son père avait joint des liens Internet sur l’école. Les EOPAN (élèves officiers pilotes de l’aéronautique navale) y suivaient deux années d’enseignement puis passaient la troisième aux États-Unis pour achever leur formation de chasseurs. À leur retour, ils étaient prêts à prendre les commandes des Rafale qui décollent du porte-avions Charles-de-Gaulle. La dernière promotion s’appelait Condor 2012.
Chaque année, une vingtaine de candidats retenus sur dossier arrivaient début août à la base. Durant un mois, ils étaient observés. Examens théoriques, sélection en vol, évaluations psychologiques, simulations… Une douzaine seulement restaient : ceux qui devaient subir, le premier week-end de septembre, le bizutage.
Erwan relut le télex de l’état-major reçu par Morvan. Rédigé par Jean-Pierre Verny, lieutenant-colonel de gendarmerie de la section de recherches de Brest, il résumait les faits en quelques lignes. Le vendredi 7 septembre, à midi, la base avait été fermée à tout visiteur et officiers et professeurs avaient été virés. L’école était devenue un gigantesque terrain de jeux avec un seul objectif : en faire baver aux nouveaux élèves. À 17 heures, un appel avait réuni les douze apprentis pilotes sur le tarmac. « Cradification », épreuves physiques, insultes, sévices jusqu’à 20 heures. Ensuite, les gamins avaient été dispersés, nus et souillés, dans la lande pour une chasse à l’homme dont les modalités n’étaient pas précisées.

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Le lendemain matin, un bizuté manquait à l’appel : Wissa
Sawiris, vingt-deux ans, originaire du Mans. Quelques heures plus tôt, des manœuvres militaires avaient impliqué un tir de missiles sur l’île de Sirling, à quelques kilomètres au large. À midi, les experts en balistique militaire avaient analysé les ruines du bunker touché et découvert, parmi les gravats, des vestiges humains. Il n’avait pas fallu longtemps pour comprendre qu’il s’agissait des restes de l’étudiant disparu. Sa tête arrachée, bien que brûlée, avait été identifiée.
Erwan but une nouvelle goulée de café et se frotta les yeux. Cette affaire était tout simplement incroyable. Il était déjà surprenant de tirer un missile à quelques kilomètres d’une base où on avait lâché des élèves comme des faisans avant la chasse, mais il était carrément inconcevable que ce missile ait justement atteint le bunker où l’un d’eux s’était planqué. Cette histoire cachait-elle une autre vérité ?
Son téléphone vibra. Kripo.
– T’es rentré de vacances ?
– Je pose mon sac. Je me suis ressourcé dans le Haut-Rhin. Pourquoi tu m’as appelé ?
– On part demain matin.
– Où ?
– Dans le Finistère. Une histoire de bizutage qui a mal tourné.
– Les Cruchot ne peuvent pas régler ça ?
– Ça s’est passé sur une base de l’aéronavale : une présence de la BC est requise.
– Les militaires sont d’accord ?
– Il paraît.
– Et les médias ?
– Pas encore au courant. On est chargés de rédiger la version officielle.
Erwan imaginait déjà les commentaires des journalistes : « Nouvelle bavure dans l’armée », « Bizutage : le fléau frappe encore. » Des bras allaient se lever à l’Assemblée, des projets de loi ressortir des tiroirs, des émissions télévisées se multiplier. La mascarade habituelle.

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Kripo soupira :
– Ça aurait été avec plaisir mais j’ai un rendez-vous mardi midi.
– Tu peux pas le reporter ?
– Je l’ai déjà reporté deux fois.
– Avec qui ?
– L’IGS.
Erwan imaginait mal son adjoint avoir des ennuis avec la police des polices. Encore moins témoignant contre un de ses collègues. Kripo, cinquante et un ans, vieux garçon à quelques années de la retraite, était un dilettante. Par ailleurs surdiplômé, il n’avait jamais dépassé le grade de lieutenant, considérait son métier de flic comme un hobby et se passionnait pour ce qui aurait dû être des passe-temps : jouer du luth, chanter dans une chorale de la Renaissance, étudier les dynasties du haut Moyen ge…
– En quel honneur ?
– Mon petit souci d’arme à feu.
Six mois auparavant, Kripo avait égaré son arme de service. À la brigade, tout le monde avait paniqué. Finalement, on l’avait retrouvée dans l’étui de son luth. L’affaire avait fait assez de bruit pour qu’un rapport soit rédigé et, visiblement, transmis aux Bœuf-carottes. Il aurait été plus raisonnable d’appeler quelqu’un d’autre mais Erwan tenait à « son » procédurier.
– Tu feras un aller-retour en avion mardi.
– Aux frais de la boîte ?
– Je m’en charge. Y aura bien quelque chose à faire analyser à Paris.
– Comme tu voudras. À quelle heure on part ?
– À l’aube. Faut y être avant midi.
– Ta bagnole ou la mienne ?
– La mienne. Je serai en bas de chez toi à cinq heures. D’ici là, je t’envoie ce que j’ai sur l’affaire.
Nouveau café. Erwan se décida pour une recherche Web à propos du bizutage. Il percevait dehors le grondement assourdi des voitures, la pluie qui fouettait les vitres. Il frissonna – de plaisir.

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Il réalisa qu’il n’avait déjà plus aucun souvenir de ses propres vacances. Il avait refusé de rejoindre les Morvan sur l’île de Bréhat et avait hésité à prendre en dernière minute un billet low cost pour la Turquie. Finalement, il était parti deux semaines dans un petit hôtel du Pays basque, avec des bouquins et des DVD. La seule péripétie avait été la jeune femme qui louait des planches de surf sur la plage de Bidart. Il ne se rappelait déjà plus son prénom. Bonjour le respect…
Il lui suffit de taper « bizutage » pour obtenir des milliers d’occurrences. Les définitions générales se résumaient à ceci : tradition consistant à faire payer très cher son ticket d’entrée à chaque nouveau venu d’une école ou d’une corporation. Brimades, humiliations, insultes, tortures et harcèlement, tout ça sur fond de pseudo-rigolades. Cette pratique déclenchait une réaction en chaîne, les victimes se faisant une joie de devenir l’année suivante elles-mêmes des bourreaux, et ainsi de suite.
L’affaire ne datait pas d’hier. Selon les historiens, cette coutume provenait des rites d’initiation primitifs et des cérémonies de passage de l’Antiquité. Par ailleurs, elle était universelle. Dans les collèges anglais, on parlait de fagging, aux États-Unis de hazing, en Italie de nonnismo… La connerie n’a pas de frontières.
Il passa aux faits divers et fut étonné par la fréquence des accidents. Septembre 2011, un « week-end d’intégration », comme on disait aujourd’hui, avait dérapé à Bordeaux : humiliation de filles dénudées, croix brûlée sur la peau… Deux mois plus tard, à l’université Paris-Dauphine, on avait gravé dans la chair d’un première année les initiales du groupe organisateur. L’année précédente, un viol avait été avéré à l’institut commercial de Nancy. En 2009, des abus sexuels avaient été constatés dans un lycée de Poitiers. En 2008, on évoquait des « humiliations à caractère sexuel » à la faculté de médecine d’Amiens… Chaque début d’automne prenait des airs de saison en enfer.
Le pire était que toutes ces violences se déroulaient avec la bénédiction du personnel des établissements.

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Erwan imaginait ces proviseurs, professeurs et autres surveillants verrouillant les portes
de leurs bâtiments, une fois les monstres lâchés à l’intérieur, un peu comme le membre d’un gang fait le guet pendant que les autres violent une fille.
Erwan, qui avait conservé ses capacités de dégoût intactes, était écœuré. Et il n’était pas le seul. Ces pratiques étaient désormais proscrites. Une loi de 1998 déclarait illégal tout bizutage. Des associations, des comités faisaient front. Des circulaires de l’Éducation nationale rappelaient chaque année l’interdiction. Résultat, une nouvelle tendance des bizutages était de faire manger ces documents aux nouveaux venus, à titre d’épreuve. No comment.
Il éteignit son ordinateur et se décida à dormir quelques heures. Il fourra chemises, chaussettes et caleçons dans un sac de voyage. Tout en s’activant, il ne cessait de voir passer devant ses yeux la même scène : des jeunes gars à poil sur un tarmac, tremblant sous des salves d’œufs pourris, de farine et de merde, encaissant des injures proférées par des hommes masqués.
Il se demanda si cette enquête allait lui procurer le bol d’air escompté.

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GRÉGOIRE MORVAN marchait sur une plage : galets sombres, ciel de marbre noir. En réalité, les galets étaient des œufs, gros comme des ballons de rugby, abritant sans doute une vie abjecte, reptilienne. Il progressait avec précaution pour ne pas les écraser. Il se trompait encore : ce n’étaient pas des œufs mais des têtes. Des têtes humaines rasées. Il s’agenouilla (il était encore jeune) et tenta de les dégager du sable volcanique.
Elles étaient vivantes : des femmes tondues, au front gravé d’une croix gammée, enterrées jusqu’au cou. Certaines avaient de grands yeux blancs, sans iris ni pupille. D’autres des paupières bridées comme celles de trisomiques. D’autres encore d’innombrables dents minuscules cernant une langue de cendre.
Les femmes de sa vie.
Les femmes de sa mort.
Quand l’une d’elles tenta de le mordre, Morvan se réveilla en sursaut et se mit aussitôt debout comme pour se soulager d’une crampe. Il tituba durant plusieurs secondes puis dut prendre appui sur un des murs de la chambre. La tête lui tournait. Sa gorge était asséchée. Il avait toujours pensé que l’inconscient se vengeait, durant le sommeil, de cette censure qui l’empêche de s’exprimer dans la journée. Sa théorie ne le concernait pas : son cauchemar n’était pas un rêve mais un souvenir.

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Il regarda sa montre : six heures du matin. Il ne se rendormirait pas. Il attrapa, à tâtons, ses antidépresseurs. Évian. Pilules. Goulée. Il ne savait plus si c’était la molécule qui lui permettait de tenir le coup ou simplement le geste familier de l’avaler.
Il fit encore quelques pas dans l’ombre. Il y avait si longtemps qu’il faisait chambre à part qu’il n’avait plus souvenir d’avoir fait chambre à deux. Salle de bains. Crème hydratante. Il s’en tartina la peau de longues minutes, sans allumer. Si on lui avait dit qu’il se foutrait un jour ce genre de truc sur la gueule…
Il alla se poster devant la fenêtre et écarta le rideau. Rien de plus vide, de plus désert à cette heure que l’avenue de Messine. Il contempla son propre reflet dans la vitre. Composition à la Hopper. Nuit bleue de septembre. Halo des réverbères. Arêtes dures des trottoirs. Et lui, debout, à droite du tableau, dans son jogging Calvin Klein, qui contenait mal sa bidoche qui s’affaissait.
Ses compagnons nocturnes étaient déjà là : les éboueurs. Des Noirs qui vidaient les déchets de la ville sans un mot, sans un geste superflu. Seuls les soupirs de la benne et les grincements des coups de freins résonnaient sous les platanes. Chaque année, les riverains demandaient que cette collecte ait lieu plus tard dans la matinée. Chaque fois, lui veillait à ce qu’ils ne soient pas écoutés. Pour qu’ils n’oublient jamais leurs propres ordures – et que des hommes étaient payés pour les faire disparaître.
Lorsqu’il avait démarré sa carrière, on l’avait baptisé le Nettoyeur et ce titre lui avait longtemps collé à la peau. Il avait balayé devant la porte de la République. Il avait torché le cul des salopards. Et toujours en silence. Aujourd’hui, il le regrettait : il aurait dû être le plus bruyant possible, pour que les scandales éclatent, pour que les notables, les politiques, les puissants soient obligés de se regarder en face. Voilà pourquoi, dans son quartier, les fantômes de l’aube, ses semblables, pouvaient faire tout le bruit qu’ils voulaient.
Il s’installa derrière son secrétaire – un meuble signé Jean Prouvé, qu’il avait récupéré sur une scène de crime – et alluma son ordinateur pour vérifier ses mails. Rien de neuf sur Kaerverec.

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Il n’attendait pas de scoop particulier, pas avant que son fils ne s’y colle.
Il ne sentait pas cette affaire. Soit la version officielle tiendrait, soit la boîte de Pandore s’ouvrirait. Dans les deux cas, une cascade d’emmerdes. C’était surtout l’origine de l’affaire qui l’inquiétait. Il n’avait pas dit toute la vérité à Erwan. Avant le télex, il y avait eu un premier coup de fil : l’amiral di Greco, dont la seule voix sonnait comme un relent de ses pires souvenirs.
Morvan n’aurait jamais dû saisir son propre fils de cette enquête mais comme toujours, il avait agi d’instinct. Depuis quarante ans, on lui prêtait des calculs complexes, des stratégies tortueuses. On se trompait : il avait toujours pris ses décisions dans l’instant, sans la moindre hésitation. Du reste, il devait bien au vieil officier de lui envoyer son meilleur élément – Erwan, son propre sang.
Il passa aux choses sérieuses, ses messages secrets. À la belle époque, il lui suffisait de décrocher un téléphone rouge ou de lire quelques lignes anonymes qu’une barbouze lui apportait. Aujourd’hui, il devait se connecter par Skype à un ordinateur crypté, qui portait un IP situé en Tchécoslovaquie, puis pianoter plusieurs codes qu’une calculette lui fournissait après qu’il avait composé un premier mot de passe. En quelques années, son métier était devenu une espèce de branche incompréhensible de l’ingénierie informatique et électronique : les agents de renseignements passaient le plus clair de leur temps en formation ou dans les boutiques de téléphonie.
Il accéda à sa boîte noire. Un seul message, celui qu’il attendait : « Fin du coup. » Une expression laconique pour signifier que la mission était achevée. Depuis un mois, un fouille-merde qu’il connaissait de longue date, Jean-Philippe Marot, menait une enquête sur la Françafrique en général et sur lui en particulier. Il avait donné des ordres. L’appartement du journaliste avait été retourné, son ordinateur siphonné, les personnes qu’il pouvait interroger « briefées » ; Marot était en bonne voie pour déterrer les vieux cadavres. Morvan aurait pu le menacer mais cela n’aurait fait que l’encourager, essayer de l’acheter mais il serait resté de marbre :

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Marot ne visait ni le fric ni même la vérité, plutôt la gloire, la reconnaissance de ses pairs. Grégoire aurait pu aussi le discréditer mais cela n’aurait servi à rien. Qui de mieux qualifié qu’un pourri pour en démasquer un autre ?
Finalement, il avait tranché : régler le problème « par tous les moyens nécessaires ». Il aimait cette expression de Malcolm X mais il en préférait une autre : « Calmez-vous, les gars », c’était ce qu’avait dit le leader noir aux tueurs qui lui avaient tiré dessus plus de vingt fois.
« Fin du coup », cela signifiait que le danger était écarté. Accident malheureux ou suicide accompagné d’un mot de justification : la solution avait été définitive. Pernaud, son préposé aux corvées de bois, avait sans doute fait aussi le ménage côté notes et manuscrits, effaçant toute trace informatique. Même si un éditeur, un proche ou un avocat était au courant du projet, personne ne pourrait plus rien prouver et de toute façon ils seraient paralysés par la frousse.
Morvan ne demanderait rien de plus à son exécuteur : il avait passé l’âge des détails. En revanche, il comprit une des raisons inconscientes qui lui avaient fait envoyer Erwan en Bretagne : au moins son fils ne serait pas là pour fouiner du côté de la mort d’un journaliste…
Il retourna s’allonger sur le lit et ferma les yeux. Paupières brûlantes, migraine à l’arrière du crâne, sans compter le mal de dos. L’idée qu’on ait tenté de fouiller dans sa vie le mettait mal à l’aise. Il se prit à imaginer le chapitre qu’il aurait pu lui-même écrire sur ses jeunes années.
Tout avait commencé avec la violence. La violence de gauche, bien sûr.
1966. À vingt et un ans, Grégoire Morvan est un maoïste convaincu, tendance rouge sang. Il assure le service d’ordre des meetings, distribue des tracts, casse la gueule à tous ceux qui ne sont pas d’accord. Morvan n’est pas un révolutionnaire utopiste, il préfère la baston aux longs discours. En réalité, il déteste déjà tout le monde. Les fachos qui sont des enfoirés.

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Les gaullistes qui puent la vieille France. Les bourgeois qui pourrissent tout avec leur fric. Les prolos qui ne comprennent rien. Et même ses camarades gauchistes, qui ont une grande gueule mais rien dans le froc.
Surtout, il se hait lui-même. Venu de nulle part, sans un rond ni un diplôme, il s’est enrôlé dans la police comme simple gardien de la paix. Un révolutionnaire en képi, sifflet et pèlerine, ça la fout plutôt mal…
Mai 68 est sa chance. Ses supérieurs, qui ont entendu parler de ses penchants gauchistes, lui suggèrent d’infiltrer les rangs trotskistes et maoïstes. Il les envoie chier mais la proposition lui donne une idée. Il part s’inscrire au SAC (Service d’action civique), la police parallèle des gaullistes. Un ramassis de gros bras, d’anciens militaires et de malfrats munis d’une carte tricolore.
Aucun problème pour être intégré. Son profil de flic est sa meilleure garantie. En quelques jours, il est au courant de tout. Les opérations coup de poing, les fausses ambulances (les sbires du SAC, en blouse blanche, ramassent les étudiants blessés et les passent à tabac au siège, rue de Solferino), les missions d’infiltration (les mêmes, lookés étudiants, montent sur les barricades et provoquent les condés pour déclencher le pire).
Après une semaine à ce régime, il va voir Benny Lévy, leader de la Gauche prolétarienne, pour lui proposer ses informations. Lévy est enthousiaste mais Morvan veut du fric. L’autre est déçu. Le flic lui répond en citant Mao : « La bouse de vache est plus utile que les dogmes : on peut en faire de l’engrais. » Lévy grogne puis concède, du bout des lèvres, une somme. Deal.
Durant plusieurs semaines, Morvan vaque à ses occupations sur fond de voitures incendiées et de slogans hilarants : « La société est une fleur carnivore », « Aimez-vous les uns sur les autres », « J’emmerde la société et elle me le rend bien ». Le jour, il fait des rondes dans le 5e arrondissement, en uniforme. Le soir, il fonce à la fac, habillé en hippie. Plus tard, il se change encore, blouse blanche et nerfs de bœuf. À l’aube, il vend ses infos aux maos et repart pour un tour.

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Il ne dort plus. Les katangais, des bagarreurs qui campent à la Sorbonne, lui ont filé des amphètes. Une nuit, une équipe du SAC est envoyée en urgence pour déménager les bureaux du général de Gaulle. Morvan est de l’expédition. Il vide les tiroirs, porte les cartons, remplit les camionnettes. Et au passage, subtilise des dossiers.
Une autre nuit, son groupe tombe sur un combat de rue. Les gars d’Occident viennent de graffiter un mur : « Tuez tous les communistes où ils se trouvent ! » Justement, ils ne sont pas loin. Les gauchos fondent sur eux. Bagarre. Les nervis du SAC se ruent dans la mêlée. Morvan perd les pédales. Alors qu’un facho est en train de démolir un étudiant, il intervient et démonte à son tour le salopard à coups de chaîne. Ses collègues du SAC ne comprennent plus rien. On l’arrête, il réplique, on lui cogne dessus, il s’enfuit.
Planqué dans son commissariat, il fait profil bas, mais l’affaire remonte jusqu’à ses supérieurs. Détail aggravant : l’extrémiste qu’il a tabassé n’est autre que Pierre-Philippe Pasqua, le fils de Charles, alors vice-président du SAC. Le Corse exige la tête du traître mais obtient le résultat inverse : les flics, dont beaucoup sont encartés à la SFIO, ne tolèrent pas que le SAC leur donne des ordres. Finalement, Morvan sauve sa peau mais il doit remettre sa démission.
C’est alors qu’il se souvient de ses dossiers – ceux qu’il a volés chez de Gaulle et qui fourmillent de détails sur des opérations « feu orange », comme on disait à l’époque. Négociation. Il est maintenu dans la police mais envoyé au Gabon pour former la garde rapprochée du président Bongo. Il doit se faire oublier.
Grégoire se leva et se dirigea vers la salle de bains. Lumière. Toujours cette vieille gueule de crocodile. Pas la force de se souvenir de la suite. Comment il s’était lié, en Afrique, avec ses ennemis d’hier. Comment la racaille de droite – anciens de l’OAS, barbouzes exilées, voyous qui en savaient trop – lui avait appris le métier. Comment il avait arrêté l’Homme-Clou et rencontré le diable en personne…

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Il plongea sous la douche. De retour à Paris, il n’avait plus jamais agi pour des motivations politiques. Il avait seulement œuvré au nom de l’ordre, c’est-à-dire pour préserver une forme de pérennité dans l’agitation.
Chemise. Bretelles. Costard. Comme chaque matin, le contact des tissus raffinés lui procura une secrète sensation d’invulnérabilité. Effet du fric ? Du pouvoir ? Ou simplement de l’habitude ? Il éprouvait ce que devait ressentir chaque général le matin dans son uniforme.
Il songea au bref voyage qu’il avait effectué avec son fils au Congo. Comme d’habitude, il n’avait pas dit le quart de la moitié de la vérité à Erwan. Il se foutait de la mort de Nseko – sans doute une histoire de rivalité entre Négros – et son probable successeur, Mumbanza, ne le dérangeait pas. Morvan s’était seulement déplacé pour s’assurer que ses projets n’avaient pas transpiré. Il n’excluait pas que Nseko ait été torturé et qu’il ait essayé de sauver sa peau en lâchant des informations. Or, d’après ce qu’il avait pu entendre, personne n’était au courant de ses combines. Tout roulait donc, et finalement, la mort de l’Africain l’arrangeait plutôt : un homme de moins dans le secret. Il avait aussi profité de sa présence à Lubumbashi pour passer quelques coups de fil à ses équipes sur le terrain : a priori, tout avançait comme il l’espérait dans le Nord…
Tout en nouant sa cravate, il alluma la radio. France Info. La veille, le président François Hollande avait promis un recul du chômage d’ici une année et un choc budgétaire sans précédent. Les bombes pleuvaient sur Alep. Zainab, sept ans, survivante du massacre de Chevaline, était sortie du coma. Bernard Arnault, en route vers la Belgique, assurait toujours vouloir payer ses impôts en France. Un journaliste free-lance, Jean-Philippe Marot, s’était tué en se jetant de la fenêtre de son appartement, au neuvième étage…

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Morvan éteignit le poste et enfila sa veste. Deux bonnes nouvelles. Silence complet sur Kaerverec. Quelques mots sur la disparition d’un journaliste…
Il glissa son Macbook dans son cartable dont il boucla les attaches chromées. Sur le seuil de sa chambre, il chercha quelques phrases grandioses pour conclure sa petite évocation du passé.
Il n’en trouva pas.
Il fallait continuer le boulot, c’est tout.

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– OÙ ON EST ?
– On a dépassé Saint-Brieuc. Il reste encore cent cinquante bornes.
– Putain…
Erwan ne voyait pas le bout du voyage. Il avait conduit de 5 à 7 heures avant de passer le volant à Kripo, puis somnolé sans vraiment réussir à dormir. Neuf heures du matin. L’Alsacien écoutait, en sourdine, des pièces pour luth d’Anthony Holborne, un compositeur anglais, paraît-il, du XVIe siècle. Pas désagréable comme berceuse, mais un peu crispant tout de même.
Un souvenir lui revint, fugitivement. Le Finistère, Finis terrae : la fin de la Terre. On n’aurait su mieux dire. Il avait l’impression de rouler depuis trois jours.
– Y a une station-service. Arrête-toi.
Kripo prit la voie d’accès et stoppa près des pompes. Pendant qu’il faisait le plein de la Volvo, Erwan rejoignit le bar-supérette. En attendant son café, il prit la mesure de la sinistrose ambiante. Effluves de graisse sous les plafonniers. Routiers sortant des chiottes en remontant leur braguette. Soûlards au comptoir, déjà bien attaqués. Malgré ce tableau déprimant, il but son café avec plaisir. Il éprouvait une chaleur réconfortante. Goût de l’expresso, corps endolori, reprise du boulot…

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Kripo le rejoignit et commanda un crème. Il posa sur le zinc un dossier et, sans préambule, se lança dans un historique du mur de l’Atlantique :
– À partir de 1942, les Allemands ont transformé les grands ports bretons en forteresses pour faire face à la menace anglo-saxonne. Saint-Malo, Brest, Lorient, Saint-Nazaire…
Erwan dut faire un effort pour se souvenir que la victime, du moins ce qu’il en restait, avait été découverte dans un bunker. Le discours de Kripo lui rappelait surtout un détail : l’origine de son surnom. Quand on avait appris à la BC que Philippe Kriesler était alsacien, on l’avait tout de suite appelé Kripo, pour Kriminal Polizei, le nom de la Brigade criminelle de Berlin. Erwan avait engueulé l’étage : ce service était connu pour avoir participé à l’extermination des malades mentaux et des juifs. Mais les conneries ont la vie dure au 36. Le surnom était resté et, l’habitude aidant, tout le monde avait oublié le patronyme du Troubadour.
– C’était comme au temps des cathédrales, poursuivait celui-ci avec exaltation. Les architectes, les ingénieurs, les artisans de l’organisation Todt se déplaçaient le long du littoral et construisaient à tour de bras…
Par un obscur atavisme, l’Alsacien nourrissait une haine irrationnelle envers les Allemands tout en étant incollable sur le IIIe Reich. Son discours matinal le prouvait – il n’avait pas eu le temps de potasser la question dans la nuit : il parlait de mémoire.
– Regarde ce que j’ai trouvé chez moi, confirma-t-il en déployant une carte. La topographie des constructions de Sirling !
Erwan découvrit une île solitaire, au-dessus d’Ouessant, à cinq kilomètres du littoral, face au village de Kaerverec. Sur ce fragment de terre, des sigles désignaient les constructions des compagnons de Todt. Pas moins d’une trentaine. À chaque logo correspondait un type d’édifice : casemate, blockhaus, dôme, mur antichar, tourelle… Des photos illustraient la carte. Certains ouvrages étaient franchement bizarres : des étoiles aux pointes d’acier s’appelaient des « hérissons tchèques », des puits protégés par des couvercles de fer, enfouis parmi les herbes, se nommaient « tobrouks »…

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– Ces photos n’ont rien à voir avec leur aspect de l’époque. Tout était camouflé. Les gars peignaient dessus des petites barrières blanches, des fausses fenêtres. Ils foutaient du crépi gris pour donner l’aspect de la roche au béton !
Le nombre de constructions sur l’île soulignait encore ce hasard hallucinant : le missile avait justement touché le seul abri où un homme s’était planqué.
– Bon, fit distraitement Erwan en posant sa tasse. On y va ?
– Attends, je demande une note.
Kripo avait une allure originale. Très grand, costaud, cheveux gris noués en queue-de-cheval, il portait une veste en velours couleur prune, un foulard orange et des camarguaises élimées qui peluchaient comme un vieux fauteuil. Il oscillait entre le biker déglingué et le professeur d’arts plastiques proche de la retraite.
En fait de note, il faisait remplir à la pauvre caissière un mémoire de frais. Sourire d’Erwan. L’Alsacien était à la fois un homme de rigueur et un rêveur. Un intello allergique à l’action. Le genre de flic qui pouvait rester cinq minutes devant une éclaboussure de sang, cherchant à la déchiffrer comme s’il s’agissait d’une tache d’encre de Rorschach.
Erwan s’installa de nouveau côté passager et en profita pour passer en revue ses mails. Le lieutenant-colonel Verny lui avait envoyé un nouveau rapport. L’identité de la victime était confirmée : la comparaison de la mâchoire inférieure, relativement préservée, avec le dossier dentaire de Wissa Sawiris avait permis d’obtenir une certitude. Verny avait aussi joint des pièces du dossier d’inscription du jeune homme. Erwan détailla la photo : teint mat, traits harmonieux, joues de pêche, Wissa avait quelque chose de doux, de féminin dans l’expression.
Erwan pensait qu’il fallait être une bête en maths pour devenir pilote de chasse. Wissa Sawiris n’avait qu’un bac S et un BTS en aéronautique. Il s’était inscrit au BICM (Bureau d’information des carrières de la marine) et avait posé sa candidature à Kaerverec.

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Il avait intégré le premier groupe de sélection en juillet puis avait été confirmé fin août, après les derniers tests en vol. Alors seulement il était devenu soldat : un OSC (officier sous contrat).
– On arrive.
Erwan ouvrit les yeux : il s’était endormi en lisant le CV. Il s’attendait à une lande d’un vert intense, parsemée de blocs de granit : il avait droit à des champs cultivés, des fermes qui ressemblaient à des pavillons de banlieue, des zones commerciales aux couleurs criardes. On aurait pu être n’importe où en France.
Il était déçu, même s’il avait toujours détesté la Bretagne. Depuis ses stages aux Glénans, à l’âge de huit ans, où il s’était efforcé de ne rien comprendre, de ne rien faire, de ne rien aimer, il avait fui cette région, alors même que son père avait acquis une maison sur l’île de Bréhat dans les années 80. Ce qu’il découvrait aujourd’hui lui prouvait qu’il n’avait rien raté. Un paysage rural, banal, miné par les pesticides et soumis aux lois du rendement industriel.
Bien sûr, il pleuvait. Le crachin transformait le tableau en un décor de pierre ponce qui foutait froid dans le dos. Seul signe de culture celte, les panneaux écrits en deux langues. Brest n’était plus qu’à quelques kilomètres.
– Ça me rappelle ma jeunesse, remarqua Kripo.
– Où ça ?
– En Alsace. Je faisais partie d’un groupe de musique celte, les Armoricains. On s’marrait bien. Entre le luth et la harpe celtique, y a tout un tas de points communs qui…
Erwan ferma les écoutilles. Il se demanda ce qu’il foutait là, accompagné d’un barde vieillissant. Pourquoi son père l’avait-il mis sur ce putain de coup foireux ?

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BREST, après les bombardements de la dernière guerre, avait été entièrement rasée et redessinée selon un plan moderne et hygiéniste. Le résultat était un décor aux axes rectilignes, façon New York, dans lequel le vent du littoral s’engouffrait sans jamais rencontrer le moindre obstacle. Côté architecture, tout avait été conçu selon les préceptes des années 50 : façades dépouillées, toits-terrasses, angles arrondis… À l’époque cela semblait une bonne idée, mais Brest passait aujourd’hui pour la ville la plus laide de Bretagne, voire de France.
Au fil de la route, un détail affligeait Erwan : un peu partout, des panneaux indiquaient la direction de l’hôpital Morvan. Le fait de voir son nom répété et surmonté d’une croix rouge lui semblait un sinistre présage.
La morgue était située dans le deuxième hosto de Brest : la Cavale blanche – Gazeg Wenn en version originale. Après s’être perdus plusieurs fois – Kripo refusait d’utiliser le GPS –, ils trouvèrent enfin le site, perché sur une colline, au-dessus d’une série de logements sociaux. Le campus lui-même affichait des airs de cité-dortoir : des blocs posés sur des pylônes au ras de pelouses interminables. On aurait dit que ces cubes, portant chacun un gros numéro, abritaient les maladies de la ville par spécialité.

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Ils avaient rendez-vous au numéro 1. Au fond du hall, trois gaillards en ciré noir les attendaient, attablés à la cafétéria de La Brioche dorée. Poignées de main. Présentations. Jean-Pierre Verny, lieutenant-colonel de gendarmerie de la section de recherches de Brest, l’expéditeur des mails ; Simon Le Guen, capitaine instructeur à l’état-major de Kaerverec 76 ; Luc Archambault, lieutenant de la gendarmerie de l’air, chargé de la sécurité militaire de la base. Les plis sombres perlés de pluie de leurs coupe-vent leur donnaient des allures de croque-morts funestes, chargés de convoyer des cercueils dans les pires tempêtes du littoral.
On commanda des cafés. Les hôtes s’agitaient sur leur chaise. Erwan les observa. Verny, le gendarme, affichait un physique taciturne. Court sur pattes, il bougeait par à-coups, comme dans une épreuve d’épaulé-jeté d’haltérophilie, et semblait ruminer des idées noires. Simon Le Guen, l’instructeur, était taillé sur le même modèle sauf qu’il était rouge. Dans son visage cramoisi perçaient deux yeux bleus sous des paupières fripées de volaille. Une calotte rase de cheveux blonds lui donnait l’air d’un albinos. Il paraissait aussi crispé que son collègue, mais rôti à la broche. Archambault était l’opposé. Long, étroit, son visage était verrouillé par des verres à petite monture qui évoquaient des lunettes d’aviateur. Au premier coup d’œil, il paraissait inoffensif mais en le regardant mieux, on captait un éclair de nervosité, voire de folie, dans ses yeux qui rappelaient ces instituteurs de jadis, binoclards falots qui s’avéraient être des anarchistes capables de poser des bombes sous les voitures.
Les cafés arrivèrent. Erwan redoutait un mur d’hostilité. Les trois lascars étaient au contraire soulagés de voir débarquer les flics de la capitale. À l’évidence, ils ne savaient pas par quel bout prendre cette affaire.
– Vous avez reçu mes messages, mon commandant ? attaqua Verny.
– Oui. Je vous remercie.

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– J’ai pensé que ces informations vous seraient utiles avant de rencontrer les parents.
– Les parents ?
– Ceux de la victime. Ils seront là d’une minute à l’autre.
– C’est moi qui dois me les farcir ?
– Puisqu’on vous a saisi…
– Quand il est mort, Wissa Sawiris était sous la responsabilité de l’aéronavale.
– L’enquête a été confiée à la Brigade criminelle de Paris. La responsabilité vous incombe donc de…
Erwan fit un geste de capitulation.
– Parlez-moi du bizutage de l’école, fit-il à la cantonade.
– Ici, précisa Le Guen, on dit plutôt « week-end d’intégration ».
– Comme vous voulez. Quelles étaient les réjouissances de cette année ?
Archambault se déhancha sur son siège :
– Des épreuves de cradification, des trucs physiques, des courses-poursuites…
– Quand tout ça devait-il finir ?
– Samedi soir.
– Vous diriez que la tendance est plutôt soft ou dure dans l’école ?
– Dure.
Erwan n’insista pas : il aurait tout le temps d’entrer dans le détail.
– Le bizutage a commencé vendredi sur le tarmac, à 17 heures. Wissa était là ?
– Affirmatif. Tout le monde l’a vu.
– Après 20 heures, les étudiants ont été disséminés dans la lande. Correct ?
– Correct. Les Rats…
– Les quoi ?
– C’est comme ça qu’on appelle ici les nouveaux. Une heure après leur départ, les Renards, c’est-à-dire les bizuteurs, se sont lancés à leurs trousses…

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Les Rats, les Renards. Il avait intérêt à s’adapter.
– Dans quel but ?
– J’y étais pas mais je pense que quand ils en repèrent un, ils lui foutent les jetons. Avec des torches, des cornes de supporter… Rien de bien méchant.
– Au cours de cette chasse, personne n’a revu Wissa ?
– Personne.
– Il a donc pris la fuite durant la nuit ?
– C’est certain.
– Il aurait pu rejoindre l’île de Sirling à la nage ?
– Impossible, remarqua Le Guen, rouge comme un homard. C’est à trois milles et les marées de septembre ont des courants très puissants.
– Il a donc utilisé un bateau ?
– Affirmatif.
– Où l’a-t-il trouvé ?
Archambault reprit la balle au bond :
– La base dispose d’une flotte de Zodiac amarrés à un embarcadère sur le littoral à un kilomètre de l’école. Surtout des Hurricane, des engins très puissants de plus de trois cents chevaux. Ici, on les appelle des ETRACO, « embarcations de transport rapide pour commandos ».
Presque chaque réponse contenait un mot nouveau : ils n’allaient pas rigoler.
– Ces bateaux ne sont pas surveillés ?
– Non. Personne dans le coin n’aurait l’idée de toucher au matériel de l’armée.
– Il faut bien une clé pour démarrer, non ?
– Wissa était né dans l’aéronautique : son père travaille dans un aéroclub, intervint Verny. Il était sans doute capable de faire démarrer n’importe quel moteur.
– Il manquait un Zodiac ?
– Non, admit le gendarme.
– Vous avez retrouvé une embarcation autour de l’île ?

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– Non plus, mais on va mettre la main dessus, c’est une question d’heures.
Erwan engloba les trois hommes du même regard :
– Malgré le fait qu’aucun Zodiac n’ait été volé ni aucune embarcation retrouvée, vous maintenez que Wissa est parti en bateau se planquer pour éviter des brimades ?
– « Vous maintenez » ? répéta Le Guen. Mais c’est la vérité, nom de dieu !
Il avait prononcé ce mot avec une rage particulière. Ses paupières fripées ne cessaient de ciller.
Erwan préféra changer de chapitre :
– Qui était au courant de la manœuvre aérienne du samedi matin ?
– Personne.
– Pas même vos supérieurs ?
Verny se leva et fouilla dans ses poches.
– Encore un café ?
Les militaires acquiescèrent. Une pause était déjà nécessaire. Ils ne s’attendaient pas à un premier interrogatoire aussi serré. Kripo accompagna Verny jusqu’au bar.
– On ne peut pas être au courant de ces manœuvres, reprit plus bas Archambault. Elles sont secrètes et décidées en haut lieu.
Il avait ouvert son ciré. Ses grandes jambes, repliées sous le siège en plastique, ne cessaient de tressauter.
– D’où venaient les avions qui ont tiré ? demanda Erwan.
– Y a eu qu’un seul tir. Les Rafale ont décollé du porte-avions Charles-de-Gaulle.
– Où est-il stationné ?
– En ce moment, il mouille au nord de nos côtes, à une dizaine de milles.
– Existe-t-il un lien entre Kaerverec et le porte-avions ?
– Un seul : l’amiral di Greco.
– Qui c’est ?
– Le chef d’état-major de la K76. Il occupe aussi des fonctions sur le CDG. Il fait la navette entre les deux sites.

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– Où est-il actuellement ?
– À bord.
Erwan allait donc visiter un des bâtiments de guerre les plus puissants au monde. Impossible de décider si cette perspective l’excitait ou l’ennuyait à mourir.
Nouvelle direction :
– Ce n’est pas dangereux d’organiser ce genre de manœuvres au large d’une côte aussi touristique ?
– Sirling est interdit au public. C’est le dernier champ de tir de Bretagne. Tout est sous contrôle, mon commandant.
– Faites-moi plaisir, arrêtez de m’appeler comme ça. D’abord, je ne suis pas votre commandant. Ensuite, je n’ai aucun lien avec l’armée.
– D’accord, mon… (Archambault avala la fin de sa phrase.) Les conditions de sécurité ont été validées. Sinon, il n’y aurait pas eu de tir.
– On a tout vérifié juste avant l’opération ?
– Bien sûr. Un hélicoptère fait un boulot de reconnaissance.
– Parlez-moi de la scène de crime.
Le mot fit sursauter les trois gaillards. Erwan se reprit :
– La scène de l’accident.
– Comme je vous l’ai écrit, dit Verny, c’est l’équipe balistique qui a trouvé… les restes. Les gars des pompes funèbres sont arrivés deux heures plus tard et ont collecté ce qu’il y avait à collecter. On m’a parlé de cinq ou six… parties.
– Des relevés ont été effectués sur le site ?
– Bien sûr.
– Une équipe de l’Identité judiciaire s’est déplacée ?
– Inutile. Les experts de l’armée ont pris des repères très précis. C’est leur métier.
– Leur métier, c’est de mesurer des gravats, pas des vestiges humains.
Le gendarme ne releva pas. Il attrapa son cartable et y puisa des clichés :

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– Jetez un œil là-dessus. Vous verrez qu’ils ont fait du bon boulot.
Le point d’impact du missile se résumait à un trou d’un diamètre de cinq mètres rempli d’eau. Il ne restait rien de la structure du bunker : les gravats avaient été projetés à plusieurs mètres à la ronde. Les techniciens avaient planté des cavaliers jaunes pour indiquer leurs emplacements. D’autres marques bleues – sans doute pour les fragments humains – étaient disséminées sur l’herbe brûlée. Aucune photo ne montrait les restes proprement dits de Wissa.
– On est sûr qu’il n’y avait qu’un corps ?
– Comment ça ?
– Les fragments ne pourraient pas appartenir à deux hommes distincts ?
Un rire échappa à Le Guen. Un rire nerveux, chargé de mépris, qui semblait dire : « Voilà bien une idée de flic. »
– Vous pensez à quoi au juste ? cracha-t-il.
– À rien. C’est mon job d’imaginer toutes les possibilités.
– Si vous êtes venu ici pour remuer la merde qui n’existe pas, on pourra pas vous aider.
Erwan ne baissa pas les yeux. Le silence s’étira comme une corde brûlante.
– Le légiste n’a pas évoqué cette hypothèse, reprit Verny pour calmer le jeu, mais vous pourrez lui demander vous-même.
– Revenons à la nuit de l’accident : Wissa n’est pas repassé par sa chambre ?
– Aucun signe ne l’indique.
– Vous avez vérifié son portable, sa carte bleue, son ordinateur ?
– On vous attendait pour les réquises mais a priori, ses affaires ont pas bougé.
Première bonne nouvelle : ils allaient pouvoir décrypter eux-mêmes le matériel électronique et informatique.

Un infirmier fit son apparition :
– Les parents sont arrivés.

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Les trois officiers se levèrent d’un bond, faisant bruisser leur ciré.
– Il vaudrait mieux éviter de leur montrer les…
– Je connais mon boulot. Kripo, attends-moi dans la bagnole. Je t’appelle dès que j’ai fini avec les parents.
Pas question de laisser son adjoint jacasser avec les mousquetaires.
– Vous, ajouta-t-il, vous bougez pas. On ira voir ensemble le légiste.
– Mais…
– Je me tape déjà les parents. Il faut bien que vous profitiez du reste.

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ERWAN ÉTAIT UN HABITUÉ des morgues – le genre d’endroits où on se préoccupe rarement d’esthétique. La plupart du temps, les couloirs sont en ciment peint et parcourus de canalisations. La Cavale blanche suivait la règle mais un détail aggravait l’ambiance : au deuxième sous-sol, un artiste avait barbouillé des fresques monochromes sur les murs ; la première, rouge, évoquait des traces de sang. Pas très heureux. Plus loin, une salle d’attente était décorée d’un canapé et de fauteuils aux petits motifs à la Paul Klee. Machine à café, aquarium. Les parents de Wissa Sawiris se tenaient près des poissons rouges. Il s’avança vers eux la main tendue. Sourire ? Pas sourire ? Combien de fois avait-il vécu ce genre d’entrevues ? Trouver des mots qui ne servent à rien. Simuler une empathie artificielle. Merde.
D’après la peau sombre de Wissa Sawiris, Erwan avait imaginé qu’il était d’origine nord-africaine. Il avait aussi retenu que le père travaillait dans un aéroclub. Bref, il s’attendait à voir un mécano maghrébin, dans un costard noir de mauvaise coupe, accompagné d’une épouse voilée. Sawiris père était grand et élégant. Il portait une veste noire sur un polo Lacoste bleu roi. Teint hâlé, regard intense, il ressemblait à ce qu’il était en réalité : un ingénieur aéronautique en deuil. Sa femme était aussi grande que lui. Elle avait des sourcils marqués, une peau cuivrée et une longue chevelure rousse qui ondulait sur les épaules.

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Pas belle, mais racée et élégante. Erwan n’était plus à un préjugé près : il avait imaginé qu’elle dépasserait les cent kilos dans son abaya.
Il se présenta et exprima ses condoléances. Ils lui serrèrent la main en le regardant fixement. Quand on a été proche d’une forte explosion, on perd un moment l’usage de ses sens. Les Sawiris se trouvaient dans ce trou noir. Un no man’s land d’où ils allaient devoir revenir, lentement, pour découvrir une souffrance incisée dans leur chair. Une douleur chronique qui ferait désormais partie d’eux-mêmes : leur fils n’était plus.
Erwan essaya de se rappeler les caractéristiques des funérailles musulmanes. Inhumation dans les vingt-quatre heures suivant le décès. Mort considérée comme un passage, donc interdisant la crémation, la thanatopraxie ou le don d’organes. Cercueil tourné vers La Mecque…
Dans le cas de Wissa, ces considérations étaient de toute façon inutiles.
– D’ordinaire, commença-t-il, on demande aux parents d’identifier le disparu mais dans l’état présent, il vaut mieux y renoncer. Une vérification odontologique a confirmé le…
– Et si nous voulons le voir ? demanda la mère.
Voix grave, solennelle. Inflexions longues à la Fanny Ardant. Pas le moindre accent maghrébin.
– Pour l’instant, répondit-il, c’est impossible. L’autopsie n’a pas encore eu lieu. On doit déterminer les circonstances exactes de l’accident.
Allaient-ils accepter cette version ? Fermer le cercueil sans broncher ? Ou chercher au contraire des responsabilités ? Porter plainte ? Pour l’heure, ils ne réagissaient pas. Peut-être n’entendaient-ils même pas ce qu’il racontait.
– On a eu au téléphone le lieutenant-colonel Verny, dit enfin le père. Il nous a parlé d’un « week-end d’intégration ». C’est une sorte de bizutage ?
Erwan se lança dans des explications confuses, se retranchant derrière l’enquête, le devoir de prudence, l’audition des témoins.

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Il maudissait intérieurement les militaires qui l’obligeaient à assumer ces rites débiles. En guise de diversion, il se concentra sur les problèmes pratiques des obsèques :
– Dès que l’autopsie sera terminée, le parquet de Rennes donnera le permis d’inhumer. Vous pourrez alors appeler l’imam et…
– Nous ne sommes pas musulmans.
– Excusez-moi, j’avais cru…
– Nous sommes d’origine égyptienne. Nous sommes coptes.
La femme avait détaché chaque syllabe. Erwan serra les mâchoires – vraiment, il les collectionnait.
– Si vous voulez, proposa-t-il pour changer encore de sujet, on peut vous conseiller un avocat pour les démarches d’assurance et…
– Je suis avocate, interrompit la femme. Spécialiste des litiges dans le domaine des accidents du travail, experte aux prud’hommes de la Sarthe.
La base de Kaerverec avait du souci à se faire – et tout le ministère de la Défense avec elle. Mme Sawiris ne ferait de cadeau à personne. Lui-même avait intérêt à être irréprochable.
– On a déjà porté plainte contre les autorités militaires, confirma-t-elle. L’armée était légalement responsable de notre fils depuis qu’il séjournait à la base. D’autant plus responsable que Wissa était devenu soldat la semaine précédente.
– Personne n’esquivera ses responsabilités, madame. C’est la raison de ma présence ici. Nous voulons faire toute la lumière sur cette tragédie.
– Vous avez des enfants ? intervint le père.
– Non.
L’ingénieur secoua la tête comme pour signifier que, dans ce cas, Erwan ne serait jamais à la hauteur de sa mission.
– Il espérait « servir la France », sourit-il avec tristesse, en observant les poissons.
– Quel genre de garçon était Wissa ?
– Un héros, murmura la mère.
– Je vous demande pardon ?

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– Un héros disons… en devenir. Il n’avait pas d’ambition financière, ni même professionnelle. Il voulait réussir sur le plan de la bravoure. Il lisait des livres sur la Résistance française ou sur les guérillas du XXe siècle. Il vivait dans cette interrogation : qu’aurait-il fait, lui, dans de tels contextes ? Aurait-il pris les armes ? Aurait-il fait preuve de courage ?
Erwan éprouva tout à coup l’empathie qu’il cherchait vainement depuis le départ. Il avait connu les mêmes doutes, les mêmes interrogations. Sauf que son existence de flic lui avait apporté des réponses : plusieurs fois, il avait affronté le feu.
– Parfois, commenta-t-il spontanément, la vie ne suffit pas. Je veux dire : la vie banale qui consiste à respirer et à chercher le confort sur terre. Pour certains, l’étoffe doit être plus belle, plus pure, plus héroïque.
Il regretta aussitôt cette tirade emphatique. Vraiment pas le discours à servir à des parents qui viennent de perdre leur fils dans un bizutage.
Aucune réponse. Il nota dans un coin de sa tête : Un gamin obsédé par le courage ne s’enfuit pas au premier œuf pourri sur le crâne.
Erwan changea de cap :
– Avait-il des amis, une fiancée ?
– Non, fit la mère d’une voix lugubre. Il voulait d’abord assurer son avenir.
– Pas même un ami proche ?
Erwan réalisa que la question pouvait être ambiguë mais il était trop tard, le mal était fait. Mme Sawiris s’approcha. Son visage ressemblait à celui des grandes tragédiennes – celles qui avaient su incarner les mythes grecs sur scène ou au cinéma. Maria Callas. Irene Papas. Silvia Monfort.
– Allez au bout de votre pensée.
– Je n’ai aucune pensée, madame, je vous assure…

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Il mentait. Malgré lui, il avait trouvé le visage de Wissa efféminé, et l’absence de bateau autour de l’île signifiait clairement qu’il n’y était pas allé seul. Deux hommes dans un bunker ? Deux amants ?
Mme Sawiris était maintenant à quelques centimètres de lui. Il pouvait sentir le parfum de sa chevelure comme on sent le souffle des flammes au fond de l’âtre.
– Tirez-vous avant que je vous attaque vous aussi, pour diffamation et harcèlement moral, siffla-t-elle.
Il les salua rapidement et balbutia quelques formules, reculant comme un huissier effrayé.
Quand il revint dans le hall, il était livide et épuisé. La fatigue de sa nuit trop brève venait de lui tomber sur les épaules. Il était aussi furieux contre les militaires. Il hésitait entre leur casser la gueule ou se coucher, là, n’importe où, en chien de fusil, et fuir dans le sommeil. Quand il vit les trois corbeaux dans le hall, il sut que la première option était la bonne mais il devait se contenter d’imaginer la scène.
Le Guen portait maintenant un appareil photo en bandoulière.
– Qu’est-ce que vous foutez avec ça ?
Le Crustacé récita comme une leçon :
– Les opérations d’autopsie doivent se dérouler en présence d’un officier de police judiciaire et d’un technicien en identification criminelle. On n’a pas de technicien. Je vais prendre les photos moi-même.
Erwan saisit son portable au fond de sa poche et appela Kripo :
– Radine-toi. C’est l’heure de la viande froide.

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– VOUS VOUS ATTENDIEZ À QUOI ? s’étonna Michel Clemente. Je n’ai que ça à vous proposer. La version pièces détachées. Et encore, on n’est pas loin de la chair à pâté.
Le médecin légiste venait d’écarter le drap de la première table d’examen – les vestiges de Wissa en occupaient deux. Sous le halo des scialytiques, on reconnaissait une main, un tronçon de torse ou la partie d’un membre aux contours arrachés et brûlés.
Surmontant sa répulsion, Erwan se força à les détailler. Le bunker, en explosant, avait littéralement fusionné avec le corps du jeune homme. Certains fragments étaient labourés par des éclats de fer. D’autres incrustés de graviers. Un détail l’horrifia : il venait de repérer, à l’intérieur du poignet tranché, une croix tatouée. Il se souvint que c’était le signe distinctif des coptes orthodoxes. Sans doute les parents de Wissa portaient-ils la même…
– On a à peu près tout, résuma Clemente. Mais les pièces ne peuvent plus s’emboîter : trop de matière brûlée, pulvérisée ou encore dévorée par les crabes ou les oiseaux du large.
Visiblement, le toubib aimait jouer les cyniques. Son physique n’arrangeait rien : visage avenant, rides souveraines, chevelure grisonnante, blouse ouverte sur une tenue élégante – pantalon de velours, pull en V Ralph Lauren, chemise à rayures bleu ciel, le gars était mûr pour jouer dans un téléfilm le rôle du séduisant chef de clinique – what else ?

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– Selon moi, le missile a explosé à l’intérieur du blockhaus. L’onde de choc a été amplifiée par l’espace clos.
Personne ne lui répondit. Figé dans une posture effrayée, chacun portait une blouse, des gants de chirurgien, une charlotte de papier sur la tête. Seul Le Guen tournait autour de la table pour ses photos. C’était lui qui paraissait le moins troublé. Concentré sur les meilleurs angles, il en oubliait ce qu’il avait sous les yeux.
– Les tronçons ont été numérotés sur place, poursuivit Clemente.
Il tendit le bras vers un ordinateur posé sur une console et appuya sur la barre d’espace. L’écran révéla un plan : on reconnaissait le trou du missile, entouré de chiffres – la répartition des pauvres restes de Wissa sur le sol de l’île. Nouvelle touche : les esquisses d’une silhouette humaine, en pied, de face et de dos, s’affichèrent. Pour l’instant, seules quelques parties portaient un numéro.
– Les gars ont finalement récupéré douze morceaux, sans compter les débris plus petits, incorporés aux gravats. Je suis en train de les replacer virtuellement sur ce schéma. Après, je verrai ce que je peux faire avec les vestiges réels. Il y a une dizaine d’années, j’ai participé à deux instructions de ce genre. L’explosion d’AZF à Toulouse et l’incendie du tunnel du Mont-Blanc. Dans tous les cas, il faut éviter que les parents voient ça.
Erwan revint à son idée :
– On est sûrs qu’il n’y avait qu’un corps ?
– Je vous demande pardon ?
– Parmi ces débris, il ne pourrait pas y avoir ceux d’un autre cadavre ?
– Manchot et cul-de-jatte alors : j’ai mon compte de mains et de pieds.
Erwan acquiesça. Encore une connerie. Le danger pour un flic était d’extrapoler. Le cerveau avançait toujours plus vite que l’enquête.

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Le médecin rabattit le drap et Erwan put sentir – physiquement – un soulagement dans la salle.
– Dans un tel cas, reprit-il, à quoi peut se résumer l’autopsie ?
– À pas grand-chose. Je vous le répète : je vais juste essayer d’assembler les morceaux avant l’inhumation.
– Et sur les causes de la mort ?
– Si vous voulez des détails, vous n’avez qu’à lire la notice du missile.
– L’heure du décès ?
Le médecin fixa Erwan avec irritation.
– On a l’heure exacte du tir. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
– Je voudrais être certain que Wissa Sawiris était bien vivant au moment de l’explosion. Vous avez ordonné des analyses toxicologiques ?
– Absurde. Vous croyez quoi ? Qu’il est mort d’empoisonnement ? De toute façon, il me faudrait un estomac. La plupart des organes ont brûlé.
– Et les examens anatomopathologiques ?
– Ils prendraient trois semaines.
– Vous avez des moyens de datation pour la mort ?
– Non. Compte tenu de l’état des membres, on peut oublier la rigidité cadavérique. Quant aux taches de lividité, je vous fais pas un dessin.
Erwan changea de cap, sa détermination balayait son malaise :
– Il y a beaucoup trop de fragments de métal.
– Bien vu, monsieur l’enquêteur, fit Clemente sur un ton sarcastique. Ce ne sont pas seulement les éclats du béton. Je pense que le missile contenait des schrapnels, quelque chose de ce genre. Il faudrait analyser les résidus métalliques mais je n’en ai pas le droit.
Le légiste fit un signe de tête vers les soldats, comme s’il leur passait la balle.
– Secret défense, fit Archambault. Les ordres sont très clairs à ce sujet.

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– Aucune donnée sur le missile ne doit apparaître dans mon rapport, renchérit Clemente.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? s’emporta Erwan. Je dois avoir accès à toutes les informations. La loi est la même pour tout le monde !
– Impossible, reprit l’Asperge. D’ailleurs, le rapport sera envoyé en priorité aux experts militaires. Ce sont eux qui jugeront du degré de confidentialité des éléments.
– Ça va nous faire perdre plusieurs jours !
Archambault prit un air désolé. Erwan n’insista pas – un problème après l’autre.
– Dans tous les cas, je vous demande d’effectuer une autopsie aussi approfondie que possible.
– J’avais compris. Je vais faire le maximum.
– Vous devrez aussi attendre la visite des techniciens de l’IJ.
Clemente regarda Verny. Verny regarda Erwan.
– On va saisir une équipe de techniciens, expliqua le flic. Ils viendront faire un raclage sous-unguéal et d’autres prélèvements.
– Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?
Erwan ne prit pas la peine de lui répondre.
– Lieutenant, ajouta-t-il à l’attention d’Archambault, vous restez pour l’autopsie. En tant qu’officier de la sécurité militaire, vous êtes tout désigné.
– Mais… et les photos ?
– Le Guen va vous prêter son matos. Vous vous chargerez aussi d’expliquer la situation aux parents. Ils ont intérêt à prendre un hôtel dans la région.
Le Homard se sépara à regret de son appareil et en expliqua le fonctionnement à Archambault. Tout le monde se serra la main, en gardant ses gants de chirurgien. Sans qu’Erwan sache pourquoi, ces doigts de latex enchevêtrés lui firent penser à des touchers rectaux.

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GAËLLE N’AVAIT PAS EU à appeler son agent pour qu’elle lui trouve un casting. Le jeu s’appelait Qui perd gagne. Elle n’avait rien compris aux règles. Il y avait une roue, un quiz et le candidat qui obtenait le moins de points remportait la victoire. On cherchait la fille qui ferait tourner la roue – en maillot de bain, of course.
Une connerie de plus à la télé. Peu importe. Il fallait qu’on la voie, coûte que coûte. Les filles comme elle avaient la tête farcie de noms, d’anecdotes pour se motiver – des actrices aujourd’hui reconnues qui avaient débuté en remportant des concours débiles ou en assurant des rôles secondaires dans des émissions stupides. Louise Bourgoin, ex-Miss Météo de Canal+. Helena Noguerra, ex-animatrice sur M6. Aishwarya Rai Bachchan, ex-Miss Monde. Claudia Cardinale, ex-Plus belle Italienne de Tunis. Sophia Loren, ex-Miss Élégance…
Gaëlle lança un regard autour d’elle. Chaises pliantes, distributeur d’eau, moquette râpée. Côté concurrence, aucune surprise. Elle connaissait les plus âgées : des filles qui rôdaient chez Castel, au VIP, au bar du Plaza. D’autres débarquaient de leur province. Elles n’avaient pas le look mais beaucoup mieux : la jeunesse.

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Par ricochet, elle se dit qu’elle allait avoir trente ans et qu’elle était foutue. Mais là encore, des précédents venaient à son secours. Cate Blanchett avait émergé à la trentaine, comme Naomi Watts et Monica Bellucci. Sans oublier leur reine à toutes : Sharon Stone, qui avait explosé dans Basic Instinct à trente-quatre ans. Tous les espoirs sont permis.
Bizarrement, alors que sa jeunesse était son seul capital, elle menait une vie où les années comptent double, voire triple. Sorties. Alcool. Défonce. Impossible de refuser. Il fallait se plier aux règles de la nuit. Ce matin encore, elle s’était couchée à 6 heures. Au VIP, elle avait réussi à s’installer à la table d’un réalisateur important qui parlait fort et picolait sec. Quand elle avait pu enfin s’asseoir près de lui, il dormait à poings fermés, la tête dans les coussins.
Elle sortit son miroir et s’inspecta, regrettant aussitôt cet aveu de faiblesse face aux autres. Mais sa tête lui plut. Malgré ses cernes, elle retrouva sa frimousse de poupée slave.
Lorsqu’elle avait seize ans, elle n’aurait jamais imaginé avoir un tel visage à trente. En réalité, elle n’aurait jamais imaginé vivre jusqu’à cet âge. À l’époque, elle ne pesait pas plus de trente-deux kilos.
Gaëlle n’avait pris conscience de son corps qu’à la puberté et cela avait été pour le détruire. Elle avait arrêté de manger, s’était murée dans une négation totale de la vie. Elle avait alors découvert la jouissance du jeûne. Cette sensation lancinante de faim, toujours associée à un léger vertige. Elle se souvenait encore de ses évanouissements : l’ivresse de se perdre au milieu des autres. Vaine illusion : dès son réveil, elle retrouvait son corps, masse de chair immonde, paquet d’organes qui lui répugnait.
Son QG était les toilettes. Vomir, déféquer, vomir… Elle vivait avec une brûlure dans la bouche, dans les intestins. Ses cheveux tombaient. Sa tension baissait. Son sang circulait mal. Au moindre choc, un hématome apparaissait et prenait de curieuses teintes mauves. Elle dormait la fenêtre ouverte, provoquait les courants d’air, réglait la climatisation au plus bas.

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Toutes les anorexiques (et tous les mannequins) connaissent la combine : le froid brûle les calories. Sa seule joie, c’était qu’en s’agitant, en respirant, elle maigrissait…
Un jour qu’elle avait pris des laxatifs, elle avait poussé et senti que c’était son propre intestin qui sortait. Cela lui avait valu une hospitalisation – la première d’une longue série.
Dans le service spécialisé dans les troubles du comportement alimentaire, elle retrouvait ses semblables, faméliques, aussi jeunes que mortes. Elle admirait leurs grands yeux intenses, leurs silhouettes décharnées. Elles lui semblaient resplendir comme des lucioles, qui scintillent au plus fort avant de s’éteindre à jamais.
Quand elle revenait à la maison, sa mère pleurait, son père gueulait. Gaëlle faisait son mea culpa, promettait de manger mais évitait toujours son assiette comme on contourne une bouche d’égout.
À dix-neuf ans, elle était tombée dans le coma. On l’avait ranimée, nourrie à coups de perfusions. De son lit d’hôpital, elle avait réussi à se traîner jusqu’à l’armoire pour prendre le miroir qu’on lui avait passé en douce. Ici, comme dans les châteaux des vampires, tout reflet était interdit. Elle avait compté ses bleus. Elle avait caressé ses os qui saillaient sous sa peau. Alors, d’un coup, elle était revenue à la raison. Ou presque. Elle avait pris le problème à l’envers et n’avait plus cessé de manger.
Elle s’était mise à écumer les supermarchés, remplissant son caddie de steaks ou profitant de la promotion sur les Granola – douze paquets pour le prix de six. Le réfrigérateur était devenu son meilleur ami. Elle mangeait, se goinfrait, engraissait, naviguant en solitaire, avec l’aiguille de la balance en guise de boussole.
Elle avait retrouvé son corps d’origine. Épaules rondes, fesses souriantes, seins avenants. Un corps qu’on avait envie de talquer ou de croquer, au choix. Ses règles étaient revenues. Les hommes avaient commencé à lui tourner autour. Un mélange d’attention flatteuse et de menace hostile.
D’abord, elle n’avait pas compris. Gaëlle avait passé son adolescence dans les hôpitaux.

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La découverte du sexe, l’éveil des désirs, tout ça avait été annihilé par son combat obsessionnel contre le poids. Maintenant, elle prenait conscience de son corps de femme – et de son effet sur les hommes. Il y avait eu le patron du bar où elle bossait le week-end qui l’avait plaquée sur une table de la cuisine, lui relevant la jupe en grognant. Cet ami de son père, préfet ou député, qui l’avait suivie jusque dans les chiottes d’un salon d’honneur pour lui sortir sa bite sous le nez. Ou cet acteur marié, trois enfants, qui l’avait harcelée de SMS dont un seul aurait suffi pour le faire chanter.
Elle avait fini par comprendre qu’elle ne devait pas avoir peur. Au contraire : cette force, c’était la sienne. Elle allait les rendre dingues et contrôler leur folie. Elle avait commencé à s’habiller en conséquence, affinant ses gestes, son maquillage. Au début, elle avait commis beaucoup de maladresses, comme les superhéros quand ils découvrent leurs pouvoirs, puis, progressivement, elle avait appris à maîtriser son magnétisme, à l’utiliser. Aujourd’hui, lorsqu’elle pénétrait dans un restaurant, elle pouvait capter le frémissement qu’elle provoquait, l’attirance sexuelle qu’elle suscitait.
Elle était à la fois la proie et la prédatrice. Ce corps qu’elle avait tant haï était devenu son arme.

– On s’fait une p’tite clope ?
Un type rachitique se tenait devant elle, flottant dans un tee-shirt douteux. Il exhibait un paquet de Marlboro comme si c’était la proposition de l’année.
Gaëlle cadra aussitôt le mec : moitié homo, moitié maquereau.
– Je fume pas.
L’autre, sans lâcher son sourire, s’assit auprès d’elle. Il devait avoir vingt-cinq ans mais il y avait quelque chose, sous ses traits mal rasés, de déjà rance.
– On aurait pu parler boulot.
– Quel boulot au juste ?
– T’es une marrante, toi. (Il baissa la voix.) Je travaille à la prod. Je pourrais te filer des tuyaux sur ce qu’ils cherchent.

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– Ça me paraît clair, non ? dit-elle en désignant les autres filles.
Le gars ricana et tendit sa main décharnée :
– Kevin.
Gaëlle eut l’impression d’attraper une patte de poulet. Elle jeta un coup d’œil aux chaises qui se vidaient l’une après l’autre : encore deux candidates et ce serait son tour.
– Tu devais pas sortir fumer ? soupira-t-elle.
– Je préfère tenter ma chance avec toi.
– Eh bien, c’est fait. Tu peux y aller maintenant.
Il eut un nouveau ricanement qui claqua comme un pet :
– Non, vraiment, je peux t’aider. Je peux te pousser auprès du producteur et…
– J’en ai rien à foutre de ce casting.
– T’es vraiment top ! dit-il en éclatant de rire. J’ai exactement ce qu’il te faut !

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– JE NE PEUX RIEN SIGNER sans qualifier l’enquête, argua Muriel Damasse au téléphone.
– Que diriez-vous d’« homicide involontaire » et de « négligence aggravée » ?
– Ouh là : on n’a jamais parlé d’homicide… Il s’agit de l’armée et…
– Sans ce terme, on ne pourra pas saisir la police scientifique.
– La PTS ?… Mais pour quoi faire ?
– Réaliser un ensemble de prélèvements sur la dépouille et organiser un ratissage complet de la scène de crime, sur l’île de Sirling.
– « La scène de crime » ? Vous y allez fort…
Erwan ne s’adressait pas seulement à la substitute du procureur, le message valait aussi pour Le Guen et Verny, assis à l’arrière de la voiture. Ils avaient laissé leur véhicule à Archambault. Au volant, Kripo paraissait s’amuser de la scène.
– La situation est déjà assez compliquée, déplora la magistrate. On m’a dit que vous veniez simplement pour collecter les faits !
– Avec la plus grande précision. Je voulais aussi voir avec vous les détails de la procédure…
Elle parut plus à l’aise sur le terrain de la paperasserie. S’ensuivit une conversation absconse où il fut question de saisine, de cosaisies, de réquises, de perquisitions, etc.

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Chacun comptait ses petits. Ils trouvèrent un accord de travail sur chaque point, ou presque.
– Pour le reste, conclut-elle, je dois checker avec ma hiérarchie. Je vous rappelle.
Silence dans la voiture. Ils roulaient sur la D168 en direction de Kaerverec. Sous une pluie d’aiguilles transluscides, le tableau de l’agriculture moderne défilait toujours dans sa banalité déprimante.
N’y tenant plus, Verny prit la parole :
– Si vous voulez que je contacte une équipe scientifique, il faudrait…
– Plus tard, coupa Erwan. À quelle heure je peux voir le pilote qui a tiré le missile ?
– Philippe Ferniot. Il sera à Kaerverec à 16 heures.
Le Guen pointa sa face rouge entre les deux appuie-têtes :
– Je préfère vous prévenir : c’est une célébrité chez nous. Un des meilleurs pilotes de sa génération. Il a fait l’Irak et l’Afghanistan. Évitez de le traiter comme un suspect.
Erwan ne répondit pas. Le Guen hésita puis se rencogna contre la portière.
– Et les élèves ?
– Lesquels ? demanda Verny.
– Les bizuteurs et les bizutés. Je voudrais les interroger avant ce soir. Combien sont-ils ?
– Une vingtaine d’anciens et douze nouveaux. Enfin, onze maintenant…
– Trouvez-moi deux salles. On les auditionne un par un avec mon adjoint.
– Comme vous voudrez, mais je comprends pas trop le…
– Ils sont consignés dans leurs chambres ?
– Non. Pourquoi ?
– Ils communiquent entre eux ?
Nouveau silence. Personne n’avait imposé la moindre mesure de discrétion chez les élèves.

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– Les cours n’ont pas repris au moins ?
– Tout est à l’arrêt aujourd’hui, fit Verny, mais on pourra pas indéfiniment…
Dans un couinement de ciré, Le Guen se rapprocha à nouveau. Quand sa tête apparut entre les deux sièges, Erwan songea à un jaune d’œuf sur de la sauce Ketchup.
– Je sais pas ce que vous cherchez mais vous inversez les rôles. Wissa Sawiris a fui. Il a manqué à ses devoirs. Il est mort et c’est malheureux. Commencez pas à vouloir rejeter la faute sur les autres !
– D’une façon générale, cingla Erwan, je suis du côté du mort. Au nom de l’enquête, les témoins ne doivent avoir aucun contact entre eux.
– Mais des témoins de quoi au juste ?
Erwan ne répondit pas.
– Tournez à droite, grogna le Crustacé. Dans deux kilomètres, on y sera.
Kripo braqua et d’un coup, la mer jaillit : un bouillonnement noir aux franges grises se mêlant au ciel sombre dans une soudure de rocailles. La vraie Bretagne, enfin, apparut. Des falaises vert et blanc, creusées à la verticale, évoquant des animaux monstrueux au pelage phosphorescent, ouvrant des gueules démesurées pour s’abreuver à la source du monde.
Ce paysage des origines accueillait aussi des habitations traditionnelles : toits d’ardoises et volets bleus. Les touristes étaient encore là. Silhouettes sobres et chics sous leur parapluie, bermuda à rayures et pull noué sur les épaules. Le porte-à-porte donnerait forcément quelque chose.
À l’arrière, Le Guen marmonnait des ordres au téléphone. Il était question de « chaque homme dans sa chambre », de « créneaux différents pour le déjeuner ».
Kripo augmenta la vitesse des essuie-glaces et faillit manquer un virage à angle droit. Ce fut comme une confirmation : au-delà, la mer, l’horizon, le ciel. Ils étaient parvenus au bout du monde. Le Finistère. La fin de la Terre.

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– Je pourrais voir le médecin de la base ? demanda Erwan à la cantonade.
Le Guen reprit la parole, plus calmement :
– Y en a plus depuis longtemps : restrictions de budget.
– Comment vous faites quand il y a un problème ?
– On va à Morvan ou à la Cavale blanche, comme tout le monde.
– Et pendant le bizutage ?
– En cas de besoin, on appelle celui de Kaerverec, le docteur Almeida.
– Je veux le voir.
– Mais je comprends pas, on…
La fin de sa phrase fut couverte par le bruissement d’une flaque qui frappa les vitres de plein fouet. Le Guen renonça.
Enfin, un panneau annonça : « Kaerverec 76 ». Encore quelques centaines de mètres et le portail de l’école apparut. Des blasons sur le frontispice et une barrière blanche et rouge, style passage à niveau, marquaient l’entrée.
– En premier lieu, fit Verny, vous devez rencontrer le colonel Vincq.
Erwan avait déjà entendu ce nom mais impossible de se souvenir où.
– Qui c’est ?
– Le responsable de l’école.
– Je croyais qu’il s’appelait di Greco.
– L’amiral est le chef d’état-major. Sur le terrain, c’est le colonel qui dirige.
Une sentinelle en ciré leva la barrière. Ils allaient enfin se mettre à l’abri mais Erwan éprouva le sentiment inverse : ils quittaient le monde rassurant du dehors pour pénétrer dans un univers clos aux relents de prison.

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ERWAN S’ATTENDAIT à une base importante. Kaerverec ressemblait à une école primaire : cour carrée, constructions mochardes à toit plat, galerie couverte bordant chaque édifice comme dans un village du Far West.
Ils se garèrent sur le parking et se réfugièrent sous l’auvent de droite. Le Guen partit aussitôt prévenir le colonel Vincq. Erwan s’ébroua. Il avait déjà compris que l’humidité ne lui laisserait plus de répit.
– Au fond de la cour, expliqua Verny pour meubler le temps, ce sont les salles de débriefing et les locaux administratifs. En face de nous, les classes, les chambres et les thermes. Dans notre dos, les réfectoires, le gymnase et les salles de loisirs.
– C’est pas très grand.
– Kaerverec n’abrite qu’une trentaine d’élèves, à quoi s’ajoutent les instructeurs, les moniteurs, l’état-major dirigeant et un contingent de soldats pour surveiller le matériel. Moins de cent personnes en tout. Ce sont les terrains autour qui sont immenses : une bande d’un kilomètre de large sur trois de long nous sépare de la mer. Au prix du mètre carré sur le littoral, c’est un luxe incroyable.
– C’est sur ce territoire qu’on a lâché les EOPAN ?
Verny fit mine de ne pas avoir entendu :

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– On pourra vous faire visiter les hangars et les champs de manœuvres si vous voulez. La base possède une dizaine d’appareils et…
Erwan n’écoutait plus. Les drapeaux étaient en berne, sans doute en hommage à Wissa. Il y en avait quatre : le français, l’européen, le breton et un dernier aux armoiries inconnues, un cygne, une épée, un bateau… À tous les coups les symboles de l’école.
Il sentit revenir son aversion naturelle pour l’uniforme. Il détestait l’esprit militaire et tous les signes extérieurs qui y étaient attachés. Les rares fois où lui-même avait dû porter l’uniforme – sortie de l’ENSOP, remises de médailles –, ça avait été un calvaire. En plus, son unique tenue lui rappelait chaque fois les kilos qu’il avait pris.
– Qu’est-ce qu’il fout ? s’impatienta soudain Verny. Je vais voir.
Le gendarme disparut. Kripo s’adossa à un pylône et se roula une cigarette, en posture cow-boy.
À ce moment, deux pilotes traversèrent la cour. Ils portaient sur leur combinaison une sorte de surpantalon qui paraissait gonflable.
– On dirait des bibendums, remarqua Erwan.
– C’est à cause de la gravité, fit Kripo en allumant sa cigarette.
– Quoi ?
– Ce sont des combinaisons anti-g. Dans un avion à réaction, la force de gravité peut atteindre en quelques secondes huit g, c’est-à-dire une pesanteur qui fait huit fois ton poids. Ton sang descend d’un coup de la tête aux pieds, ton cerveau n’est plus irrigué et tu tombes dans les pommes. C’est la raison de cet équipement : il y a du liquide à l’intérieur qui subit la même pression, serre les jambes et empêche le sang de descendre. Ils appellent ça un « babygros ».
– Comment tu sais ça, toi ?
– Culture personnelle.

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La pluie harcelait toujours le bitume et les toits dans un bruit de mitraille, déchiré parfois par le claquement des drapeaux ou le cri des mouettes. Enfin, Le Guen et Verny réapparurent : ils escortaient un homme de taille moyenne, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un treillis de camouflage. L’imprimé s’accordait parfaitement à sa chevelure argentée coupée court.
Poignée de main. Son visage inspirait une sympathie immédiate. Sous la grisaille bretonne, pointait le soleil du Sud : peau bronzée, presque dorée, yeux bleus évoquant la Côte d’Azur.
– Je suis désolé, sourit-il après s’être présenté, je ne peux pas vous recevoir dans mon bureau. Les travaux devaient être finis avant la rentrée mais ce n’est pas le cas.
– Aucun problème.
Erwan se demanda si ce n’était pas une manœuvre pour les déstabiliser ou leur faire sentir qu’ils étaient indésirables. L’officier se lança dans un discours cent pour cent langue de bois, déplorant ce « malheureux accident », cette « tragédie », mais revenant toujours sur l’urgence de boucler l’enquête au plus vite et de reprendre les cours. Il s’exprimait d’une manière hachée, sténographique, faisant l’impasse sur les articles et truffant ses phrases de formules de caserne, telles que « grades sur les épaules », « bleubite », « cursus officier » ou des mots énigmatiques comme « gazier », « boost » ou « over-shooter ».
Pas besoin de détails, Erwan avait compris le message : « Faites votre boulot et cassez-vous. » Vincq conservait son sourire. Un beau mec sûr de sa séduction. Il était encore aujourd’hui l’aviateur dont rêvent les jeunes filles.
– Combien de temps pour relever les faits et conclure cette information ? demanda-t-il enfin.
– Ça dépend des faits.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Qu’il est trop tôt pour vous répondre. On ne peut préjuger des découvertes à venir.
Le sourire disparut.

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– Y a rien à découvrir. Le soldat a voulu échapper au bizutage et s’est réfugié…
– Ce n’est qu’une hypothèse. La seule chose concrète que nous avons est un corps découvert dans un bunker après l’explosion d’un missile. C’est un point de départ. Pas d’arrivée.
Le colonel lança un regard interloqué à Le Guen et Verny puis il cala ses mains dans son dos et se mit à faire les cent pas, tête baissée. La pluie crépitait comme une caisse claire dans un cirque, au moment du grand numéro.
– Faites au mieux, conclut-il en regardant sa montre, mais ça urge. Le SIRPA m’appelle toutes les heures pour savoir ce qu’ils peuvent dire ou non.
Le SIRPA : Service d’information et de relations publiques des armées. Il était étrange que Vincq cite en premier cet organe de communication.
– Sans compter le DRH de la marine nationale et les services de com du ministère de la Défense ! renchérit-il. De nos jours, tout le monde est obsédé par les médias ! (Il dressa soudain son index.) Surtout, n’oubliez pas, n’utilisez jamais dans votre rapport le mot « bizutage » ! Vous devez parler de « transmission de tradition », de « week-end d’intégration », de « progression pédagogique »… Mettez-y les formes ! Ces putains d’associations antibizutage vont nous tomber sur le poil dès qu’elles seront au courant.
– Je comprends.
– Vous comprenez rien du tout. Faites-moi un rapport pour demain matin, c’est tout ce qu’on vous demande. Un accident est un accident. On va pas passer l’automne là-dessus !
Il salua le groupe d’un hochement de tête et s’en alla.
– Colonel, juste un détail. Les cours n’ont pas repris aujourd’hui ?
– Non. Pourquoi ?
– On vient de voir passer deux pilotes en tenue.
– De simples vols d’entraînement. Notre planning est strict. Impossible d’annuler. (Il émit un ricanement sinistre.)

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À deux mille mètres d’altitude, je crois pas qu’ils vous gêneront dans votre enquête.
Le ronronnement des moteurs s’éleva au loin. Le colonel disparut. Le Guen et Verny se détendirent, cachant à peine leur satisfaction de voir Erwan remis à sa place.
– La chambre de Wissa, fit celui-ci afin de reprendre la main.
– Vous ne voulez pas vous débarrasser de vos bagages avant ?
– Pas la peine.
Les quatre hommes traversèrent la cour en direction des chambrées.
– Les poubelles ont déjà été collectées ?
– Quelles poubelles ? demanda Le Guen.
– Celles de vendredi, de samedi, de dimanche. Les poubelles du bizutage.
– Ils sont passés ce matin, qu’est-ce que ça peut foutre ?
Erwan ne répondit pas.
Le hall n’offrait aucune surprise : machine à café, tableau avec quelques annonces, étagères proposant de vieux magazines. Au premier, un couloir sans la moindre décoration. Le flic aimait cette forme d’ascétisme, même si les murs avaient l’air d’être en carton et que le lino décollé se soulevait à chaque pas. Derrière les portes, bruits de radio, de télé : les pilotes consignés. Erwan et Kripo échangèrent un coup d’œil. Ils étaient les oiseaux de mauvais augure. Verny s’arrêta face à la grande croix jaune de rubalise qui barrait le seuil d’une chambre :
– Vous avez reçu l’autorisation du parquet pour briser les scellés ?
– Aucun problème.
Erwan posa son sac et arracha les rubans. Kripo lui lança une paire de gants de latex. Il les enfila avant de saisir la clé que Verny lui tendait.
Un cube d’une douzaine de mètres carrés. Un lavabo dans un coin. Deux lits, encadrant une fenêtre, juste dans l’axe de la porte. Deux casiers en fer, comme ceux qui meublent les vestiaires de gymnase, faisaient office d’armoires. Près de chaque lit, un bureau.

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Sur l’un d’eux, plusieurs objets : ordinateur portable, réveil, téléphone mobile. Les effets personnels de Wissa.
– On a touché à rien, confirma Verny. Le copiaulé dort ailleurs. Il a pris toutes ses affaires.
– Foutez tout ça dans des sacs à scellés en attendant les techniciens. (Erwan remarqua le sol impeccable, les corbeilles à papier vides.) On a fait le ménage ici.
– Y a un tour parmi les élèves, expliqua Le Guen. Chaque matin, deux d’entre eux nettoient les chambres. Le samedi n’a pas failli à la règle. On savait pas encore que Wissa avait disparu.
– Les deux gars étaient donc des anciens ?
– Bien sûr. Pendant quarante-huit heures, les Rats… je veux dire les nouveaux n’ont plus accès aux bâtiments.
– Vous chercherez les mecs qui ont nettoyé ici.
– Vous avez un problème avec les poubelles, persifla le soldat.
Erwan ignora la remarque.
– Tu te trouves deux témoins et t’attaques la perquise, dit-il à Kripo. Pas d’étudiants ni d’instructeurs : des secrétaires, du personnel administratif. Fouille avec le maximum de précautions. J’y crois pas beaucoup mais on va tout de même demander aux techniciens de passer la piaule au peigne fin.
– Je saisis pas trop, là, intervint Verny. C’est pas du tout ce qu’on s’attendait à…
Le flic se tourna vers lui :
– Lieutenant-colonel, j’ai l’impression que vous comprenez pas la situation et j’ai pas les mots pour vous l’expliquer en douceur. Alors voilà : on reprend tout de zéro.

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LA CHAMBRE qu’on leur avait allouée était identique à celle de Wissa, avec une salle de bains en prime.
– Asseyez-vous.
Erwan avait demandé à Le Guen et Verny de les suivre. Les corbeaux attrapèrent les chaises derrière les bureaux et s’installèrent côte à côte, l’air remonté. La pluie frappait toujours les vitres, ciselant le temps en très fines unités.
– J’ai pas encore lu vos PV mais je suis sûr qu’ils sont nickel. Simplement, il y a mort d’homme. Un accident ou autre chose. On ne doit rien exclure. Pas même un meurtre avec préméditation.
Le Guen se dressa sur son siège :
– Mais d’où vous sortez des conneries pareilles ?
– C’est mon métier. Wissa était peut-être déjà mort quand on l’a placé dans le bunker. Peut-être savait-on que le Rafale allait frapper ce site. Un bon moyen pour effacer toute trace du crime.
– Personne ne pouvait connaître la cible avant la manœuvre, répliqua le gendarme.
– On va s’en assurer. Ce qu’il nous faut maintenant, ce sont des renforts. Où sont basés vos TIC ?
– Nos quoi ? demanda le Homard.

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– Techniciens en identification criminelle, lui souffla Verny avant de répondre à Erwan : À Rennes. Je pense qu’ils pourront être là demain.
– Ce soir. Je veux entre autres un spécialiste paluches et moulages.
– On a un ANACRIM.
– Très bien. On pratiquera aussi des relevés organiques. Qu’ils se mettent au boulot cette nuit. D’abord la chambre de Wissa. Demain matin, Sirling. Vous avez des experts capables de bosser sur des sols mouillés ou même dans la flotte ?
– Des techniciens en investigation subaquatique, oui.
– Dites-leur d’apporter une pompe. Je veux draguer le trou creusé par le missile.
Le gendarme s’agita. Erwan arpentait la pièce, mains dans le dos, imitant malgré lui le colonel Vincq :
– Pour Wissa, Kripo s’occupera des fadettes mais il lui faut des petites mains. Combien de gendarmes pouvez-vous réunir avant demain matin ?
– Une dizaine.
– Parfait. Je veux aussi décrypter toutes les communications de la région. Tous les relevés des antennes relais du coin.
Verny siffla malgré lui. Erwan secoua la tête :
– Dans la lande, il doit pas y avoir eu un max d’appels.
– Et la réquise, pour les compagnies ?
– Le parquet la signera. On bénéficie du délai de flagrance et pendant une semaine, on a les mains libres. Pour l’ordinateur, vous avez quelqu’un de valable ?
– Un N’tech. Le meilleur de Bretagne.
N’tech pour « nouvelles technologies ». Erwan connaissait le jargon des gendarmes.
– Il est basé à Brest, continua Verny. S’il est pas en vacances, il peut être là avant ce soir.
– S’il est en vacances, trouvez-en un autre. On doit attaquer l’analyse de l’ordi dans les prochaines heures. Il décryptera les données, un de vos hommes les référencera et notera tout ce qui peut nous informer sur les relations de Wissa, ses goûts en matière de sexe et du reste.

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– Pourquoi de sexe ? sursauta Le Guen.
– Parce que Internet est la plus grande machine à se branler que l’homme ait jamais inventée. Satisfait ?
– Je vois pas le rapport avec sa désertion.
– Arrêtons avec ça : ce scénario ne tient pas debout. Il n’y a aucune raison de penser que Wissa, passionné par sa formation de pilote et qui n’avait pas l’air spécialement trouillard, ait pris la mer pour éviter de faire des pompes ou de manger des croquettes pour chien. Sans compter tous les détails concrets qui ne collent pas.
Les gradés hochèrent la tête. On n’en parlerait plus.
Erwan se pencha vers eux, les mains en appui sur ses genoux, très coach sportif :
– Maintenant, vos missions spécifiques. Verny, vous envoyez un groupe du côté de l’embarcadère pour éclaircir cette histoire de bateau. Des gens vivent là-bas ?
– Des touristes. Des pêcheurs aussi, mais ils sont sans doute en mer.
– Faites-les rentrer. Ils ont des femmes, des enfants ?
– La plupart, oui.
– Je veux les PV avant demain soir. Appelez aussi la capitainerie de Kaerverec. Ils ont peut-être les moyens de savoir qui est sorti en mer cette nuit-là.
– J’en suis pas sûr.
– Eh bien, renseignez-vous ! Je veux aussi connaître la météo. Savoir si un bateau pouvait facilement accéder à Sirling. Le Guen, vous prenez deux gars avec vous et vous visionnez les bandes de vidéosurveillance de la base depuis vendredi.
Le Breton changea d’expression, jetant un regard en loucedé à Verny.
– Un problème ?
– Y a une tradition… Durant le bizutage, on coupe les caméras.
– Je le crois pas, ça, murmura Erwan. Pas de surveillance pendant quarante-huit heures ? Sur un terrain abritant des appareils militaires ?
– Les zincs sont à l’abri dans des hangars verrouillés et officiellement, les cours ont pas commencé. C’est une tolérance et…
– Vous avez peur d’enregistrer les saloperies de vos Renards ?
– C’est le contraire ! s’offusqua Le Guen. On veut protéger l’honneur des débutants ! Si jamais y en a un qui craque, autant pas laisser de traces.
Erwan eut un geste d’épuisement :
– Alors grattez sur Wissa. Retournez la moindre de ses affaires. Fouillez son passé. Famille, santé, études, amis, quotidien au Mans, origines en Égypte, personnalité…
– Mais… qui je peux appeler… ?
– Démerdez-vous. Ses parents le décrivent comme un solitaire passionné, ils ne savent sans doute pas tout. Vérifiez s’il avait une fiancée, des hobbys, des obsessions, des ennemis. Je veux savoir aussi s’il avait une expérience de marin.
– Je pensais que vous ne croyiez pas à cette version.
– Combien de fois je dois vous le répéter ? Je ne crois rien : je suis là pour trouver ! Quand Archambault rentrera de l’autopsie, briefez-le. Qu’il vérifie le pedigree de chaque élève. Je veux une fiche sur tous les gars qui ont participé à cette putain de nuit.
– Et pour les frais ? demanda soudain Verny.
– Vous rédigez un mémoire au nom de la gendarmerie, on rédigera les nôtres au nom de la BC. C’est une cosaisie. Tout sera remboursé par le TGI de Rennes. Vous avez prévu un bureau pour nous ?
– C’est-à-dire…
– Pas de problème, coupa Erwan en ouvrant son sac et en posant son ordinateur sur une des tables. On sera très bien ici. Procurez-nous des planches, des tréteaux, des prises multiples. Vos gars s’installeront aussi dans l’école.

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Tout le monde dort ici jusqu’à la fin de l’enquête. On ne sortira de ces murs que lorsqu’on connaîtra l’exacte vérité. Ça vous va comme ça ?
Ils se levèrent sans répondre. Leur visage verrouillé pouvait passer pour un oui.
– Il est 16 heures, fit le flic en regardant sa montre. C’est l’heure du pilote, non ?

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D’APRÈS LES INFORMATIONS qu’on lui avait transmises, le capitaine Philippe Ferniot, trente-huit ans, chef de patrouille depuis 2009, actuellement chef de l’escadron de chasse Gascogne, totalisait vingt-cinq missions de guerre, mille huit cents heures de vol, dont mille cent sur Rafale. Le héros l’attendait dans la pièce qu’on avait allouée aux enquêteurs venus de Paris. Un réfectoire impersonnel ponctué de longues tables et d’un paperboard aux pages froissées.
Assis au fond, un café devant lui, Ferniot portait encore, sous son anorak de marin, une combinaison cousue de patchs colorés et d’insignes qui lui donnait l’air d’une vieille valise. Erwan le salua, s’installa en face de lui et ouvrit son ordinateur. Il commença à prendre des notes, comme s’il était seul, en silence. Enfin, il lui demanda sa version des faits.
Dès les premières réponses, il comprit qu’il avait affaire à une sorte d’androïde dénué de sentiments. Ferniot ne manifestait ni regret ni tristesse face au décès d’un jeune homme de vingt-deux ans dont le corps avait été réduit en bouillie par le missile que lui-même avait tiré. Il semblait même ne pas avoir d’avis sur la question.
Son récit des événements tenait en quelques mots. Samedi 8 septembre, 7 h 10, décollage du Charles-de-Gaulle. Objectif : île de Sirling.

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Cible inconnue. Avec deux autres Rafale, Ferniot, à la fois pilote opérationnel et chef de patrouille, avait effectué plusieurs boucles au-dessus du site en attendant les ordres. Une fois la cible identifiée, il n’avait eu qu’à lancer un programme préenregistré – chaque tir potentiel faisant l’objet d’une séquence distincte. Le missile avait touché son but. Le Rafale était passé en postcombustion – une brutale accélération, si Erwan avait bien compris. Appontage sur le CDG à 7 h 38. Selon les ordinateurs, les radars et la hiérarchie, la mission avait été une réussite totale.
– J’ai rien d’autre à ajouter, conclut le pilote. Dans cette histoire, je ne suis qu’un maillon de la chaîne. Mes équipiers surveillaient mes arrières, le contrôleur radar gérait les espaces aérien et terrestre, les ingénieurs analysaient chaque paramètre. Sans compter mes supérieurs qui suivaient à la seconde près le déroulement du vol. (Il se leva et remonta le zip de son manteau.) S’il y a des responsabilités, cherchez-les au sol. Du côté des connards qui ont laissé ce pauvre bleu se casser sur l’île.
– Restez assis.
– On perd du temps vous et moi, là.
– Vous pourriez en perdre beaucoup plus.
Le pilote se pencha vers Erwan. Au physique, l’homme correspondait à son discours : tempes rases, mâchoires carrées, expression réglée sur zéro.
– Qu’est-ce que vous insinuez ? murmura-t-il.
– Je n’insinue rien. Vous êtes, pour l’instant, suspect dans une procédure d’enquête portant sur l’homicide involontaire d’un soldat. Je devrais vous placer, ici, maintenant, en garde à vue en attendant les conclusions de l’enquête préliminaire. Alors, asseyez-vous avant que notre entrevue ne change vraiment de ton.
Le pilote ouvrit la bouche pour hurler puis se ravisa et sourit. Erwan put voir, distinctement, le sang-froid reprendre possession de son visage.
– Très bien, concéda Ferniot en obtempérant. Balancez vos questions.

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– Dans quel cadre officiel avez-vous effectué cette mission ?
– Les pilotes passent une qualification air-sol chaque année. C’est à la fois un test et un entraînement. En tant que chef de patrouille, je n’échappe pas à la règle.
– Vous n’avez pas l’air perturbé par ce qui est arrivé.
– Je n’y suis pour rien, je vous le répète. J’ai suivi les ordres dans un contexte donné. Si les infos qu’on m’a fournies ne correspondaient pas à la réalité, c’est leurs oignons. Je ne peux pas être à la fois derrière le manche et au sol, pour vérifier que la zone est sécurisée. Chacun son job.
Ferniot avait cent pour cent raison mais Erwan avait envie de l’asticoter :
– Vous faites où on vous dit de faire, quoi.
– Comme vous. Si vous voulez jouer les francs-tireurs, mieux vaut ne pas choisir l’armée ni la fonction publique.
– C’est vous qui avez tiré sur le bunker, oui ou non ?
– Non. Vous écoutez quand on vous parle ? Tout est informatisé, je viens de vous l’expliquer. Le vol comme le tir. Quand la cible est définie par la base, les ordinateurs font le boulot.
– Qui décide de l’objectif à détruire ?
– Personne. Un programme aléatoire tire au sort la target. L’info tombe au dernier moment.
– Si on s’était rendu compte qu’un homme était dans le bunker, vous auriez pu stopper l’opération ?
– Bien sûr. Un bouton permet de tout arrêter : Immediate Exit. On peut aussi couper le pilote automatique.
– Parlez-moi du missile qui a détruit le bunker.
– Arrêtez de dire « bunker ». Ma cible était un tobrouk.
– Quel type de missile avez-vous tiré ?
– Vous n’avez pas parlé avec mes supérieurs ?
– Pas encore.
– Vous auriez dû commencer par là. Je ne peux rien vous dire. Secret défense. D’ailleurs, je ne sais rien. On ne connaît jamais exactement la nature de l’OPIT.
– Du quoi ?

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– Obus perforant incendiaire traçant.
Des souvenirs lui revinrent. Erwan avait effectué plusieurs missions dans les DOM-TOM où des morts suspectes étaient survenues. Il y avait rencontré des militaires d’élite et avait été frappé par le contraste entre leur intelligence du combat, leur expertise en armement et leur débilité dans la vie civile. Ces types qui avaient le permis de tuer, qui pouvaient torturer froidement un homme ou se trancher un membre pour s’en sortir étaient les mêmes qui pissaient dans la bouteille de shampooing de leur collègue et riaient des histoires de Toto.
Soudain, Ferniot frappa sur ses genoux et se leva à nouveau :
– Bon. Ça suffit les conneries. D’ailleurs, tout est consigné dans mon compte rendu de vol. Je peux simplement vous assurer que tout était clair pour nous. Sinon, y aurait jamais eu de tir.
Erwan l’imita. Il venait d’avoir une idée :
– Si un homme s’était planqué à la dernière minute dans le tobrouk, vous auriez eu les moyens de le repérer ?
– Évidemment. Dès que la cible est définie, les radars se focalisent sur elle.
– Quels radars ?
– Sismiques, thermiques : ceux qui nous back-upent avant l’impact, qui vérifient que rien ne bouge à l’intérieur, qu’il n’y a aucune source de chaleur sur le site.
En prononçant ces mots, son expression changea. Ferniot venait lui-même de réaliser un fait essentiel : si ces instruments n’avaient rien détecté, cela signifiait que Wissa était déjà mort.


© Éditions Albin Michel, 2015.


ISBN : 978-2-226-11111-9

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LONTANO
Jean-Christophe
GRANGÉ

Les Atrides réglaient leurs comptes dans
un bain de sang. Les Morvan enfouissent
leurs morts sous les ors de la République.
En librairie.

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