Le
salaire de la peur
par
Olivier Le Naire (paru dans L'Express du 22/01/2003 )
Avec ses thrillers inquiétants, Jean-Christophe Grangé a conquis le public
et gagné des millions. Son dernier roman, L'Empire des Loups,
porte plus que jamais sa griffe singulière. Rencontre
Son
immeuble est à l'image de ses livres: étrange.
Une porte de bois en forme d'ogive, une entrée aux allures médiévales...
Il faut atteindre le quatrième étage de cet ancien couvent du Quartier
latin pour déboucher sur le grand appartement repeint en blanc, meublé
sans ostentation. C'est là, auprès de ses enfants, dans son bureau donnant
sur la cour, où passent et prient encore quelques missionnaires, que Jean-Christophe
Grangé médite ses affolants thrillers.
Une femme à la recherche de sa mémoire et de son identité, un tueur en
série briseur d'os et effaceur d'empreintes, des flics infréquentables,
un neurologue dingue jouant avec le cerveau humain comme un gosse avec
des allumettes, une horde de «loups gris» turcs aux réseaux effarants,
mais surtout une intrigue implacable à l'horlogerie diabolique: qui penserait
que
L'Empire des loups, le dernier Grangé, a germé et mûri en cette
paisible retraite parisienne? C'est pourtant ici, chaque matin à l'aube,
quand d'autres élèvent leur première prière vers Dieu, que «le maître
incontesté du thriller à la française» officie devant son ordinateur.
Et réalise ce vœu: gagner sa vie en écrivant.
La gagner largement, même. Deux millions d'exemplaires vendus en France,
tous titres et éditions confondus, et autant à l'étranger; traductions
dans 20 pays, avec une percée notable en Allemagne, en Italie et au Japon,
sans parler des adaptations au cinéma: pas de doute, Dieu (ou le diable!)
est de son côté. Et l'on comprend mieux pourquoi Albin Michel mise si
gros sur son nouveau livre: 150 000 exemplaires dès le premier tirage,
grosse campagne d'affichage, matraquage à la radio et dans les journaux,
critiques étrangers débarquant à Paris pour voir le phénomène.
Le grand jeu!
« A l'époque, je pensais
que les écrivains menaient le monde »
Verbe
affable et regard ténébreux, Grangé déconcerte lorsqu'il évoque posément,
une tasse de thé à la main, ce parcours d'écrivain auquel on n'est guère
habitué de ce côté de l'Atlantique. Au commencement était donc un garçon
renfermé, élevé par sa mère et sa grand-mère. Un sorbonnard qui n'avait
rien lu d'autre que Joyce, Proust ou Flaubert et ne s'était jamais aventuré
plus loin que l'Espagne. «A l'époque, raconte Grangé, je pensais que les
écrivains menaient le monde. Puis j'ai compris que les Homais faisaient
la loi. (Pharmacien dans Madame Bovary, symbole de la petite-bourgeoisie,
ndlr) J'en voulais aux études!
A la sortie de ma maîtrise sur Flaubert, j'étais marié et je vantais les
produits antivergetures dans des plaquettes publicitaires L'avenir m'inquiétait.»
Dans l'action. La
vie du futur auteur des Rivières pourpres bascule le jour où, à 28 ans,
il devient rédacteur dans une agence de photoreportage. «J'étais fait
pour l'action, pas pour ruminer ma rancœur entre quatre murs, comme Flaubert.»
Pierre Perrin, un reporter photographe, lui donne sa chance et l'emmène
à la découverte des tribus nomades. «En un an, on a suivi les Esquimaux,
les Pygmées, les Touareg, les Tsiganes et même les éleveurs de rennes
de Mongolie! En rentrant, je n'étais plus le même.» D'avion en avion,
Grangé découvre sur le tard la vie, le monde et... les polars. Il dévore
Ellroy, Boileau-Narcejac, Chandler, Manchette. Il enquête et écrit sur
les chasseurs de papillons, la Mafia, les manipulations du cerveau. C'est
lors d'un reportage sur la migration des cigognes que lui vient l'idée
de son premier livre: «C'était un bon fil directeur. J'utilisais mes voyages
pour nourrir un roman.» Pendant deux ans, Grangé écrit tôt le matin avant
d'aller gagner sa vie. Et, quand il envoie son manuscrit aux éditeurs,
Albin Michel et Gallimard se le disputent. Un auteur est né. On est en
1993. Il a 32 ans.
Scénariste. Si, en 1994, Le Vol des cigognes ne se vend,
dans un premier temps, qu'à 8 000 exemplaires, les cinéastes repèrent
vite ce jeune homme doué pour construire et écrire des histoires. Régis
Wargnier, Costa-Gavras, Alain Corneau le font plancher sur des scénarios.
Parallèlement, Grangé finit Les Rivières pourpres. «On l'a mis dans la
collection Spécial suspense, celle de Mary Higgins Clark. Il est devenu
''le Français qui fait pâlir les Américains". Et ç'a été l'explosion»,
explique Richard Ducousset, son éditeur. En 1998, Les Rivières s'installent
dans la liste des best-sellers. En 1999, Alain Goldman achète les droits
cinématographiques, Mathieu Kassovitz écrit le scénario avec Grangé, et
le tournage débute la même année. Quand, en septembre 2000, le film est
à l'affiche (3 millions d'entrées!), Le Concile de pierre, troisième thriller
de Grangé, sort en librairie. Une critique mitigée n'empêche pas ce livre,
qui verse dans le fantastique, d'atteindre les 230 000 exemplaires en
grand format.
Un chasseur solitaire, un loup pas facile.
Une success story à l'américaine? L'affaire est plus compliquée, estime
Grangé: «On m'a comparé à Stephen King, que je n'ai jamais lu. On a parlé
aussi de Grisham et d'autres Anglo-Saxons, mais nos univers sont si différents!
Les Rivières pourpres se passent à Grenoble, L'Empire des loups à Paris
et en Turquie!» En orfèvre de la stratégie éditoriale, Ducousset insiste:
«Nous l'avions mis en Spécial suspense pour le faire connaître. Mais Grangé
n'est pas un écrivain de genre. C'est un écrivain tout court. Voilà pourquoi,
maintenant qu'il est connu, nous avons décidé de le retirer de cette collection.
Les lecteurs savent que son champ est plus vaste. La preuve: la fin des
Rivières pourpres restait un peu obscure, et pourtant le public a suivi.
Aux Etats-Unis, personne n'aurait pardonné à un Grisham une faille dans
son intrigue. Pour Grangé, c'est différent. Il a son univers, ses obsessions,
son style.» «J'ai la chance de réaliser mon rêve et je ne vais plus le
lâcher» Si le cas partage encore la critique française, notre homme n'a
effectivement rien d'un fabricant de best-sellers new-yorkais. Alors qu'il
est déjà riche et pourrait gagner sans peine des millions à écrire des
scénarios, à courir le monde et à faire la vie, Grangé - dont le commerce
avec Flaubert est décidément ambigu - transpire en ascète sur sa table
de travail huit heures par jour, trois cent soixante jours par an. Avec
des aménagements en vacances ou lors des rares reportages qu'il s'autorise
encore. Le vrai luxe de cet homme entier, peu apte aux concessions, est
de travailler en solo, comme il l'entend.
« J'ai
la chance de réaliser mon rêve
et je ne vais plus le lâcher ! »
clame
l'écrivain. Mon temps est compté sur la terre et, souvent, je me demande
quelle est ma mission cosmique. Ma joie n'est pas de ''truster" les ventes
ou de recevoir des éloges - même si le succès facilite la vie - mais de
susciter chez le lecteur une émotion esthétique intense née des mots.
Je veux recréer un maximum de fois cette émotion. Plus j'écris de livres,
plus j'envisage ma vie sur une durée. Et plus je repousse la mort.» Donc,
Grangé travaille dur, même s'il se sent moins angoissé qu'à ses débuts.
Ses intrigues naissent de flashs venus d'on ne sait où, de scènes vécues
ou entendues. Il imagine alors une histoire pour les relier, un dénouement.
Il enquête, furète. Vérifie et écrit. «C'est un lent travail d'artisan.
Quand j'entends des auteurs dire: ''Je n'ai pas cédé à la facilité de
raconter une histoire! ", on voit qu'ils n'ont jamais essayé. Moi, je
raffole du thriller. J'en ai au moins trois en tête devant moi. Et tant
pis pour ceux qui prétendent que c'est un genre mineur!» La horde parisienne
peut bien s'agiter, Grangé, imperturbable, suit sa piste. En chasseur
solitaire. En loup pas facile. |